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Les lois du marché moralement neutres?

de Paul H. Dembinski*
Mercredi, 20 avril 2005

La Tribune de Genève
Rubrique: L'Invité

Depuis plus de deux siècles l’activité économique affermit son indépendance à la fois par rapport aux lois morales et aux régulations religieuses. Ainsi elle prétend être gouvernée exclusivement par des lois qui lui sont propres, quasi-naturelles, à l’instar de la nature gouvernée par les seules lois de la physique. Dans cette perspective, la chose économique apparaît comme étant moralement neutre, soumise uniquement « aux lois du marché ». En vertu du principe selon lequel rien d’humain ne lui est étranger, la chrétienté en général, et l’Eglise catholique en particulier, ont toujours montré beaucoup de réticences à admettre l’autonomie de l’activité économique par rapport à la morale. Aujourd’hui, l’irruption en force des préoccupations éthiques au cœur de l’économique témoigne d’un certain désarroi et (re)pose à nouveau la question du sens. A l’évidence, l’économique à l’instar des autres champs du social ne fais sens qu’éclairé par la philosophie morale et bridé par l’éthique. C’est d’ailleurs dans ces deux directions que s’est affiné depuis plus de cent ans l’enseignement social chrétien, dont l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII (1891) marque le renouveau en faisant écho aux « choses nouvelles » dont la révolution industrielle était porteuse.

La reconnaissance de la dignité inaliénable de la personne humaine est le cœur de l’enseignement social chrétien, tout comme elle est le fondement de la Charte des droits de l’homme. Unique sujet de la vie sociale, et partant économique, l’enseignement social chrétien exclut toute velléité de la transformation de l’homme en «objet». De plus, la dignité de la personne implique le respect de la double dimension de la nature humaine : individu libre et conscient de ses choix, l’homme est aussi membre de la société. L’homme est donc naturellement ouvert aux autres et partant artisan et co-responsable du bien commun. Bien que le concept de bien-commun s’enracine dans la pensée grecque, il est aujourd’hui une des poutres faîtières de la pensée chrétienne en matière d’économie. Ni utopie ni « troisième voie », le bien commun désigne l’exigence du souci simultané du bien de chacune des personnes et de la communauté qu’elles composent. Pour Jean-Paul II, la « civilisation de l’amour » qu’il appela de ses veux est l’expression terrestre la plus accomplie du bien commun.

Compte tenu des fondements de la vision chrétienne de la société, il n’est pas étonnant que Jean-Paul II ait consacré sa première encyclique « sociale » au travail ( Laborem exercens, 1983). Il y expose les trois dimensions essentielles et complémentaires du travail : source de subsistance et de rémunération, mode d’enrichissement et de développement personnel, et moyen pour contribuer au bien commun. Delà, les conditions d’un travail digne sont réunies quand ce dernier assure une existence digne à la famille, assure le développement personnel et, de plus, permet de contribuer au bien commun. Le rappel de cette triple conjonction s’adresse autant aux collaborateurs qu’aux employeurs – créateurs de postes – et aux « employeurs indirects », c’est-à-dire ceux dont l’action a une incidence indirecte sur la qualité du travail dans une société ou entreprise. Un autre prolongement quasi-naturel du principe de l’inaliénable dignité de l’homme, est l’affirmation du principe de la suprématie du travail sur le capital. Ce principe, déjà articulé par le pape Léon XIII et rappelé avec force par Jean-Paul II. Il prend une signification particulière à l’âge de la globalisation financière et de la substitution massive du travail par le capital.

Au cœur du message chrétien en matière économique se trouve le principe de la «destination universelle des biens», en vertu duquel toute propriété – justifiée en soi - à une vocation universelle. Aucune propriété n’est par conséquent totalement exclusive puisqu’elle est flanquée d’une « hypothèque sociale » qu’il appartient aux propriétaires - dépositaires temporaires – de respecter et de faire fructifier au service du bien commun. Un riche demandant à Mère Theresa que faire de ses grands biens, entendit – dit-on – cette réponse étonnante « mais il ne sont pas à vous ». Ainsi, même si les fondements de la propriété sont pleinement reconnus par l’enseignement social chrétien, ils n’y sont pas pour autant sacralisés. L’Eglise catholique prolonge cette exigence de partage de l’accès à l’ensemble des biens et ressources, matérielles et immatérielles, par « l’option préférentielle pour les pauvres ». Jean-Paul II a souligné cette exigence de manière particulièrement forte, notamment, mais pas seulement, dans le contexte des rapports Nord-Sud.

A partir de ces trois principes-clé, Jean-Paul II développe un argumentaire moral qui lui a permis d’articuler une condamnation sans appel des régimes communistes, alors que les régimes capitalistes écopaient d’une mise en garde portant non pas sur leurs principes fondateurs de liberté et de démocratie, mais sur un certain nombre de dérives qui les guettent. Il s’agit de la dérive du tout-à-l’économique, de l’individualisme exacerbé qui menace le bien commun, et finalement du relativisme éthique qui s’accommode d’une certaine instrumentalisation des personnes notamment au nom de l’efficacité.

Parmi les apports les plus importants et les plus novateurs de Jean-Paul II à l’enseignement social chrétien, il faut rappeler la notion de «structure de péché». Bien que l’auteur n’en n’ait pas pleinement exploré la portée, cette notion met l’accent sur l’influence perverse que des structures inadéquates peuvent exercer sur le comportement des acteurs isolés. Indirectement elle met donc en exergue la responsabilité particulière qu’ont les bâtisseurs de structures envers le bien commun.

L’apport original de Jean-Paul II a consisté à faire connaître et à affiner sans cesse la doctrine sociale de l’Eglise au double regard de la Révélation et des réalités « nouvelles » des XXème et XXIème siècle. Pour les économistes, l’héritage de Jean-Paul II est une interpellation à clarifier les fondements aussi bien épistémologiques qu’anthropologiques de leur savoir – exercice salutaire mais aussi porteur de risques tant personnels que sociaux.


* professeur d'économie à l'Université de Fribourg, directeur de l'Observatoire de la finance, cofondateur de l'institut privé et indépendant Eco'Diagnostic.

 

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