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L'Echo de l'Ethique

 

Conserver son emploi peut être un impératif moral

(16 mars 2006)

Une personne âgée perd un peu la tête. Des sommes importantes sont débitées de son compte en paiement de prestations manifestement surfacturées. Le responsable des comptes tente sans succès d’attirer l’attention de la cliente sur les montants en jeu. Que faire entre le secret bancaire et la conviction que la cliente n’est plus en mesure de défendre ses propres intérêts ?

Le dilemme qui se pose au responsable du compte est-elle d’ordre éthique. A ce sujet, les avis divergent. S’agit-il uniquement d’une « question de responsabilité professionnelle », comme le pense Beth Krasna, rejointe notamment par Jane Royston ? Ou alors l’employé de banque a-t-il une obligation morale de protéger les intérêts de la vielle dame, au besoin contre elle-même ? Une telle intervention, susceptible d’avoir des conséquences graves - on pense notamment à la mise sous tutelle - doit aussi être examinée sous l’angle de la liberté individuelle. C’est l’avis de Mohammad Farrokh qui conteste la capacité de l’employé de banque à se faire juge des intérêts de la cliente. Pour Jean-Michel Bonvin, toutefois, ces derniers sont clairement lésés car, argumente-t-il, « il n’existe pas de droit à être surfacturé ».
Dans le doute sur la conduite à tenir, une intervention informelle, si possible auprès de la personne la plus proche, serait la plus indiquée. Mais une telle intervention est difficilement défendable sur le plan juridique, comme le fait valoir Werner Gloor. Jusqu’à preuve du contraire, la cliente est présumée jouir de ses facultés, ce qui lui donne le droit de disposer librement de ses avoirs. En effet, la liberté de contracter est prévue par le code des obligations. Mais elle est assortie par le code civil de la condition de jouir de tous ses moyens. A cela s’ajoute pour la banque, s’agissant d’une personne âgée, un « devoir de protection ».
Face à des impératifs potentiellement contradictoires, pour éviter d’être prise à partie lors de la succession, la banque devrait dans un tel cas au moins envoyer une lettre à la cliente, dans le souci de se couvrir, et accessoirement dans l’espoir qu’un parent proche soit incidemment informé de la situation. Aller plus loin, par exemple saisir le procureur général, est susceptible de constituer une violation du secret bancaire. Au surplus, ces observations montrent les limites du formalisme dans une situation de ce genre, comme le suggère Jean-Pierre Méan : « qui se plaindra d’une violation du secret bancaire si le responsable du compte avertit la fille ou le neveu de la cliente ? ». Mais s’il est en effet peu probable qu’une telle intervention, conduite avec un peu de tact, ait des suites judiciaires, ses conséquences pour l’employé peuvent être sérieuses et aboutir à son licenciement. Or, ne manque pas de relever Werner Gloor, dans le contexte actuel, « le chômage est la sanction suprême ».
Dans une telle perspective, « c’est au niveau des processus internes de la banque que se situe le problème éthique », comme le relève Paul Dembinski. En d’autres termes, la question se pose de savoir si la banque est organisée de manière à permettre aux employés de faire part de situations problématiques sur le plan éthique. L’employé en tant que personne n’est pas la banque et c’est à cette dernière en tant que structure de prendre le relais. Encore faut-il qu’elle soit en mesure de le faire. Qu’en est-il en pratique ? Il semblerait que les personnes confrontées à de tels cas de conscience soient bien seules à devoir y faire face. En effet, les services de compliance ne sont en principe pas destinés à aborder ce genre de situations, comme le confirme Jean-Pierre Méan. De l’avis d’Edouard Dommen, la question qui se pose est dès lors celle de savoir si l’employé osera faire part de son dilemme à ses supérieurs. Mais il faudrait pour cela qu’il règne dans la banque une ambiance d'ouverture et de franchise entre les employés y compris entre eux et leurs supérieurs hiérarchiques. Dans le cas précis, la situation s’est résolue d’elle-même, puisque la cliente a, quelque mois plus tard, fait l’objet d’une mesure tutélaire. Mesure qui aurait peut-être pu être évitée par une intervention appropriée de l’employé de banque ?

La direction d’une société de gestion de fortune décide d’imputer une perte conséquente essuyée à la suite d’un mauvais investissement au portefeuille d’un client donné, n’anticipant pas de réaction de sa part. Le gestionnaire chargé du client en question s’oppose à cette manière de faire. La tension monte et le gestionnaire démissionne.

« Cela se fait tous les jours, même si ce n’est pas permis », relève Jean-Pierre Méan comme pour situer le débat sur le terrain de la réalité bancaire. « Dans l’affaire Swissair, les banques ont mis les actions dans les comptes des clients, pour se débarrasser de positions risquées », renchérit Werner Gloor avant de préciser lui aussi que de telles pratiques sont illicites. Pour Paul Dembinski, le problème éthique se pose en termes de conflit de loyautés, même si le gestionnaire concerné l’a résolu en démissionnant. Mais le cas suscite des questions autrement plus fondamentales, à commencer par l’existence d’inégalités de traitement entre clients d’une même banque. C’est ce que souligne Etienne Perrot qui estime que l’existence de clients privilégiés « rompt la communauté de risques ».
Il reste à savoir si le client est susceptible d’apprendre les manipulations dont il est victime, et cela semble très peu probable. Une situation à laquelle Edouard Dommen ne se résigne que difficilement. « Certains relevés de compte comportent même les heures d’achats de titres », fait-il valoir aussitôt contredit par Jane Royston : « cela a l’air transparent mais ce ne l’est pas ».
Ces considérations un peu désabusées ne répondent cependant pas à la question de savoir si le gestionnaire a eu raison de partir. Werner Gloor lui donne tort : « il se retrouvera au chômage, ce qui signifie qu’il finance son problème de moralité au moyen des assurances sociales ». C’est sans parler des pénalités qu’il encourt pour avoir démissionné, le chômage refusant de lui verser immédiatement des indemnités. Pour sa part, Jean-Jacques Manz suggère, sans trop y croire, une manière de contourner le problème : « il peut aussi se rendre insupportable pour être viré ».
Solution si peu satisfaisante que Paul Dembinski préconise une voie moyenne, entre l’acceptation pure et simple d’une situation inacceptable sur le plan moral et la démission dont les conséquences professionnelles et sociales sont à peine moins pénibles. « Il doit rester à son poste dans l’immédiat, tout en préparant sa sortie, donc chercher activement un autre emploi ». Ici encore, la conclusion s’impose que la morale a ses priorités, celle d’assurer la subsistance de sa famille pouvant souvent figurer en tête de liste.

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