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L'Echo de l'Ethique

 

Fermeté sur les principes, souplesse dans leur application

(1er mai 2006)

Existe-t-il une différence morale ou éthique entre la dette de 50 francs envers un ami qui a avancé la somme en situation de dépannage et la dette du même montant à l’égard d’une grande entreprise type Swisscom ou Mastercard ?

La discussion du cas, apparemment anodin, permet très vite d’aborder des questions fondamentales sur le plan de l’éthique. Si chacun a des devoirs, c’est envers des personnes physiques, laisse d’emblée entendre Etienne Perrot qui précise ainsi sa pensée : « je n’ai aucun devoir envers une collectivité, sauf à travers son influence sur les individus ». La question pratique qui se pose est donc celle des effets du non-remboursement sur des individus donnés. A ce niveau, la situation paraît claire à Edouard Dommen : « si le débiteur ne peut payer tout le monde, il existe un ordre moral de subordination ; dans la Bible, la priorité va à celui qui ne peut attendre ». L’opinion est assez largement partagée en dehors de toute référence religieuse. « J’ai toujours essayé de payer les petits indépendants avant les autres », relève pour sa part Beth Krasna. De fait, la tendance des entreprises à payer d’abord les cas « urgents », souvent ceux qui savent se rappeler au souvenir du comptable, est très répandue. L’existence d’un ordre de priorité en matière de paiement correspond pour de nombreuses sociétés à une stratégie de survie. Une telle attitude paraît d’ailleurs reflétée dans l’ordre juridique qui distingue plusieurs catégories de créanciers. Indépendamment de la question de savoir s’il est moral de désintéresser certains créanciers avant les autres, force est de constater que c’est précisément ce que fait la loi.
Werner Gloor fait ainsi valoir que les dispositions applicables en cas de faillite privilégient elles aussi, en principe du moins, les débiteurs les plus nécessiteux, à commencer par les salariés qui se retrouvent parmi les créanciers prioritaires. Par contre, ce raisonnement n’est guère appliqué s’agissant de l’argent dû à un ami, car 90% des gens raisonnement en fonction du risque qu’il y a à ne pas payer. De ce point de vue, les grandes entreprises sont privilégiées, d’autant que leur organisation est redoutable lorsqu’il s’agit de poursuivre un mauvais débiteur. Bien entendu, ce réflexe n’est guère justifiable sur le plan des principes, même s’il peut être compréhensible dans les faits, comme le pense notamment Mohammad Farrokh qui souligne que le fait de remplir ses devoirs vis-à-vis de soi-même et de ses proches est aussi un impératif d’ordre moral. De plus, celui qui prête a également le devoir éthique de ne pas accepter d’engagement de la part d’un ami pour un montant dont il ne serait pas en mesure d’assumer la perte.
A l’égard des grandes entreprises, la moralité de paiement répond non seulement à l’instinct de conservation mais aussi à une préoccupation d’intérêt général dont la dimension éthique est difficilement contestable. De ce point de vue, peu importe le débiteur, il faut payer. C’est la conviction de François-Marie Monnet qui insiste sur la rigueur nécessaire à tous les niveaux dès lors qu’il s’agit de s’acquitter de ses dettes. Une rigueur sur le principe, mais pas forcément sur son application, qui fait débat au sein du groupe de réflexion. Car si les conséquences d’une dégradation généralisée de la moralité de paiement s’agissant de grandes sociétés de services n’échappent à personne, la nécessité pour ainsi dire quotidienne de payer ses factures ne se pose guère en termes de dilemme moral pour le citoyen lambda. « L'éthique ne risque-t-elle pas d'être un luxe ? », se demande pour sa part Jean-Michel Bonvin, rejoint par Etiene Perrot qui observe que les sociétés se situant en tête du classement des entreprises « éthiques » sont aussi celles dont les bénéfices sont les plus imposants.

Un patron de PME constate que Mme Z, employée fidèle et de longue date, a subtilisé 10'000 francs. Confrontée avec les faits, celle-ci a avoué en avoir eu besoin pour payer les frais médicaux de son enfant. Sa responsabilité est-elle amoindrie par l’état de nécessité dans laquelle elle s’est apparemment trouvée ?

Ce cas pose évidemment la question de l’état de nécessité, comme le relève d’emblée Jean-Michel Bonvin. Du point de vue juridique, de tels agissements sont clairement condamnables, la nécessité ne représentant qu’une circonstance atténuante. Toutefois, cette dernière peut constituer, sinon une justification, du moins un motif d’excuse, au point même que sa prise en compte est susceptible de motiver le classement d’une affaire de ce genre. « Si l’affaire est classée sur le plan pénal, la justice civile aura elle aussi tendance à se montrer plus clémente », résume Werner Gloor.
Dans ce cas, la morale et le droit ont une approche pratiquement comparable pour aboutir à des conclusions très voisines, comme le suggère Etienne Perrot. « Chez les Grecs déjà, existait la possibilité de suspendre l’application de la loi ». Mais la possibilité d’une certaine clémence dans l’application des principes n’enlève rien à la réalité de la faute, pas plus sur le plan moral qu’en matière pénale. L’attitude de l’employée est blâmable et sur ce point tout le monde est d’accord, même si cette unanimité ne résiste pas à l’approfondissement du débat, s’agissant notamment de la réponse à la question de savoir ce qu’elle aurait dû faire.
En parler à son supérieur ? C’est la suggestion d’Edouard Dommen, aussitôt contredit par Werner Gloor : « il y a beaucoup d’entreprises où révéler une faiblesse est un motif d’élimination ». De fait, Madame Z a préféré prendre le risque, à première vue très important, d’être découverte. Un risque toutefois relativisé par le fait qu’elle est présentée comme « une employée fidèle et de longue date », comme le relève Mohammad Farrokh qui décèle dans la situation une part de calcul. En d’autres termes, elle se savait probablement en mesure de forcer la main à son patron, de lui imposer même à contre-cœur un arrangement auquel il n’aurait pas nécessairement consenti si l’employée le lui avait demandé « gentiment ».
On peut toutefois penser que l’élément délictueux de la situation aurait pu être évité par une communication adéquate. « Il y a eu vol manifeste, mais l’entreprise aurait pu lui prêter ce montant et, dans une telle perspective, le délit vient de l’absence de discussion », estime François-Marie Monnet. L’attitude relativement conciliante de ce dernier sur ce cas particulier contraste à première vue avec la rigueur affichée dans un autre contexte sur la nécessité du paiement de la dette, quel que soit le débiteur. Mais ce décalage est riche d’enseignement sur le plan éthique, car il montre précisément que la fermeté sur les principes est tout à fait compatible avec une souplesse appréciable quant à leur application dans une situation concrète.

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