Jusqu’où faire des accommodements avec l’éthique ?
(30 avril 2008)
Un lot de marchandises électroménagères d’une entreprise multinationale, destiné aux marchés occidentaux, n’a pas passé les contrôles de sécurité requis. Le directeur de la société cherche alors activement à envoyer ce lot vers des pays où les normes de sécurité sont moins exigeantes voire inexistantes, tout en s’interrogeant en même temps sur la dimension éthique de cette manière de faire.
La politique de la multinationale
ne suscite pas de condamnation, mais soulève néanmoins certaines
questions. « Raisonner en fonction des normes et du légalisme
qui rappelle leur existence sans les confronter à la réalité
revient à priver les préceptes moraux de tout élément
humain », relève Etienne Perrot. Pour François-Marie
Monnet, l’insuffisance par rapport aux contrôles de sécurité
en vigueur, il s’agit vraisemblablement du label CE, est admissible
mais doit être précisée à l’intention
du destinataire final. L’argument ne convainc pas tout à
fait Mohammad Farrokh qui estime que la question essentielle est celle
de savoir si le danger pour le consommateur est réel, et c’est
cette question que le directeur devrait élucider. Si tel n’est
pas le cas, ce qui est probable dans la mesure où les normes européennes
ont notoirement tendance au perfectionnisme, on peut admettre que les
consommateurs de pays peu privilégiés sur le plan économique
se satisfassent de critères de sécurité un peu moins
exigeants. Placer la barre plus bas est d’ailleurs peut-être
le seul moyen de rendre accessibles aux consommateurs de ces pays des
biens semi-durables dont l’utilité n’est pas contestée
mais que leur prix rendrait hors de portée s’ils devaient
être vendus avec les garanties applicables au marché européen.
Jean-Jacques Manz va dans ce sens lorsqu’il estime qu’on «
ne peut obliger les pays pauvres aux mêmes standards que les Occidentaux
», avant d’assortir lui aussi l’observation de la même
réserve en cas de danger. Paul Dembinski ne se fait pas trop d’illusions
pour ce qui est du sens des responsabilités du vendeur : «
on cherche avant tout à écouler la marchandise sans se poser
la question de la sécurité ». Pour Werner Gloor, «
ce cas pose le problème des long-arm statutes et de la mission
civilisatrice des nations dites avancées ». Or, du point
de vue du droit, une loi nationale n’est en principe jamais d’application
universelle, même si les Etats-Unis parviennent dans une certaine
mesure à faire respecter leurs lois un peu partout par des entreprises
étrangères soucieuses de leur position sur le marché
américain.
Paul Dembinski souligne même que, loin de vouloir en revendiquer
l’application, les pays en voie de développement ont au contraire
tendance à se plaindre des normes occidentales. Pour Etienne Perrot,
la « mission civilisatrice » a bon dos : « les industriels
ouest-européens se sont par exemple retranchés derrière
les normes pour garder les producteurs d’Europe de l’Est à
distance de certains marchés ». Il reste que la discussion
du cas se complique car elle fait intervenir des arguments techniques
qui, s’ils peuvent parfois servir de prétexte, n’en
ont pas moins une certaine réalité. A l’heure actuelle,
les arguments éthiques se situent plutôt à un autre
niveau, estime Mohammad Farrokh, celui des conditions de production de
certains biens, notamment lorsque le travail des enfants est en cause.
A cet égard, le décalage est flagrant entre les préoccupations
moralement bien intentionnées des uns et la lutte pour la survie
des autres. Or, dans ce domaine, l’attitude des organisations internationales
est contrastée, comme le relève Edouard Dommen qui oppose
l’absence d’états d’âme de l’OMC,
pour laquelle les conditions de production n’ont aucune importance
au sens strict, et la CNUCED. La première est clairement influencée
par la position américaine : « informer le public sur les
tenants et aboutissants du produit est une entrave au commerce ».
Mais le respect des normes n’est pas non plus la panacée,
argumente Etienne Perrot qui conclut avec une formule à méditer
: « faire abstraction de la réalité et s’en
remettre au respect des procédures et des normes représente
la négation de l’éthique ».
Spéculation : un
prêté pour un rendu. La spéculation à la baisse
est-elle éthique ?
L’expression de spéculation
à la baisse a des connotations négatives si bien qu’on
ne l’entend presque jamais, comme le relève François-Marie
Monnet : « on dit qu’on se couvre, et couvrir le risque, c’est
bien ». S’il faut faire la distinction entre les mots, la
précision du langage est également nécessaire au
niveau des faits, avant même d’aborder leur dimension éthique.
La spéculation à la baisse est pratiquement synonyme de
vente à terme, ce qui pose la question de savoir si une telle opération
est différente d’un achat à terme. En tout état
de cause, les deux choses sont liées et celui qui achète
à terme ne peut le faire que s’il trouve un vendeur. Faut-il
alors condamner ce dernier ou, comme le formule François-Marie
Monnet, « mon bien est-il le mal de quelqu’un d’autre
? ». Mais cette nécessaire complémentarité
recouvre cependant une inégalité fondamentale entre l’acheteur
et le vendeur. En effet, ce dernier ne possède la plupart du temps
pas les titres qu’il va vendre à la baisse. Les banques empruntent
auprès de leurs clients les titres qu’elles vont vendre à
la baisse, après avoir obtenu leur accord. « Toute personne
qui autorise la banque à se servir de ses titres à une telle
fin fait partie du processus de spéculation à la baisse
», explique François-Marie Monnet. Ce processus se concentre
sur les titres susceptibles d’être mis à disposition
en quantité suffisante. Les valeurs secondaires ne peuvent faire
l’objet de ventes à terme en raison d’un marché
trop étroit, et la bourse publie la liste de ces titres.
Dans un tel contexte, la question se pose de savoir si une vente à
terme est critiquable sur le plan éthique dans son principe même
ou seulement dans la mesure où elle s’inscrit dans la perspective
d’une manipulation du marché. Dans le second cas, il reste
à placer la limite, comme le pense Edouard Dommen qui semble admettre
implicitement que la spéculation est affaire de mesure. «
Il n’y a pas de problème à acheter ou vendre si cela
n’a pas d’influence sur le marché », dit-il pour
résumer sa position. Paul Dembinski va dans le même sens
lorsqu’il se demande si « la spéculation n’est
pas de faire baisser les cours intentionnellement ». Ils sont rejoints
par Etienne Perrot qui rappelle pour sa part que « dans le public,
la spéculation est liée à la manipulation des cours
». Dans la même perspective, Werner Gloor pose que la finalité
de la spéculation est le critère-clé de ce qui est
moralement admissible ou réprouvable. Même au niveau des
finalités, l’intention de provoquer la baisse ne peut être
systématiquement condamnée. C’est l’avis d’Edouard
Dommen qui va jusqu’à dire que « spéculer à
la baisse peut représenter une forme de sanction et que certaines
sociétés méritent d’être sanctionnées
». Dans cet ordre d’idée, le marché pourrait
finir par incarner une sorte de justice immanente dont les spéculateurs
seraient en quelque sorte les agents.
Mais rien de tout cela n’ébranle la conviction fondamentale
de François-Marie Monnet qui dénonce l’erreur de «
celui qui accepte que ses actions soient prêtées pour être
vendues ». En effet, il n’est pas dans l’intérêt
d’un investisseur de faire baisser les titres qu’il a en portefeuille.
Et cette erreur n’est pas telle uniquement en raison de ses conséquences
l’investisseur ainsi que pour le marché même si celles-ci
sont réelles, puisque les phénomènes spéculatifs
génèrent des prix faux et induisent des décisions
d’investissement potentiellement dommageables. La spéculation
à la baisse peut être considérée comme intrinsèquement
condamnable dans la mesure où le vendeur fait preuve d’une
absence totale de solidarité avec le titre vendu. L’argument
emporte l’adhésion de Paul Dembinski, car il inscrit la spéculation
dans une problématique plus large, celle de la déconnexion
croissante entre le marché financier et la réalité
des entreprises dont la survie passe par une certaine fidélité
de la part de leurs actionnaires, engagés dans une relation de
financement stable.
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