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Le Développement: Partage ou Multiplication?


Ce texte est établi sous la seule responsabilité des organisateurs. Il est le compte-rendu du débat organisé par le Centre Catholique d’Etude et l’Observatoire de la Finance, le 6 mars 1997, au Centre Européen de la Culture (Villa Moynier), à Genève.

La réflexion était alimentée par les exposés du Père Jean-Claude Lavigne, directeur du Centre Espaces (Bruxelles et Strasbourg) et de François Dermange, docteur en théologie protestante, de l’Institut Romand d’Ethique (Genève).

Le " partage " est un terme qui revient souvent dans le vocabulaire économique; ainsi on parle de partage du travail, des revenus ou encore des richesses. On fait alors référence à la répartition d’une galette dont la taille serait limitée. Le partage est un terme chargé d’une signification plutôt statique que dynamique. Le partage n’est pas, en français, un terme uniquement positif : il renvoie aux problèmes juridiques qui se posent notamment lors de l’héritage. En ce sens le partage évoque plutôt des situations de division et de conflit et diffère du concept de " don ". Par ailleurs, le terme " partage " est aussi utilisé dans le contexte du discours sur la justice sociale, il fait alors référence à la solidarité.

 

EXPOSES

Le Père Lavigne propose de se concentrer sur le thème plus évangélique de la multiplication, qui permet de développer une dynamique, à laquelle nous invite d’ailleurs la pratique économique. Cette hypothèse nous permet de penser que nous ne devons pas expier quelque chose, mais que nous avons quelque chose à gagner ensemble.

Le concept de multiplication, même s’il est peu en vogue à l’heure actuelle, bénéficie quand même de fondements bibliques solides.

L’Ancien Testament évoque la bénédiction qui actualise l’Alliance en garantissant la postérité ou la nourriture. La multiplication qui en résulte est d’une part une promesse d’histoire (continuité par les descendants et par la stabilité de la "maison") et de biens (abondance de troupeaux et de terres). Les bénédictions de l’Ancien Testament s’inscrivent dans une idée simple : reculer la mort ou reculer le manque, c’est-à-dire assurer la durée.

Le Nouveau Testament regorge également de références au concept de multiplication. Le récit de la multiplication des pains et des poissons est un texte central, qui revient à six reprises. Cette redondance permet de se baser essentiellement sur ce texte pour construire la réflexion, même si la multiplication trouve également son fondement dans d’autres passages (multiplication des talents, par exemple, dont le sens serait celui de dénoncer le manque d’audace, le refus du risque, Matthieu 25, 30). Le récit n’a pas pour but de montrer la puissance de Dieu, mais sa sollicitude. L’accent est mis sur les restes ramassés après que les besoins immédiats aient été assouvis. Ces restes sont alors, en quelque sorte, réinvestis dans l’histoire. L’avenir est à construire à partir de ce surplus qui se trouve là, mais qu’aucune personne humaine n’a véritablement donné. Il faut enfin remarquer que le récit donne sa place à l’initiative individuelle (Luc 9, 13; Jean 6, 12)

Plus près de nous, Jean-Paul II mentionne la multiplication dans l’Encyclique Sollicitudo rei socialis, n.30. De même, les Evêques français l’invoquent dans un texte de 1988 intitulé Créer et partager.

On ne peut pas passer directement des Ecritures à la pratique sociale, parce que Celles-ci ne sont pas un code de conduite. La thèse avancée de la multiplication paraît toutefois être une bonne balise. Quelles pistes peut-on tirer pour la finance ?

Il faut surtout se demander si les activités financières permettent véritablement l’ouverture d’une histoire au sens mentionné plus haut; c’est en effet la continuité et la durée qui permettent d’assumer des risques. La question centrale pour la pratique financière est donc de savoir comment elle peut chercher à assurer le long terme et devenir ainsi la clef du développement. Ceci est d’autant plus important qu’aujourd’hui il semblerait que les activités financières – notamment celles des marchés – favorisent le court terme. Or, la volatilité n’est pas une valeur positive.

La monnaie est une réserve de temps. Le crédit va permettre à un projet d’aller plus loin que son temps. La confiance est alors la condition fondamentale. Nos pratiques financières permettent-elles la durée ? Les pratiques financières qui pourraient être source d’instabilité s’inscrivent-elles vraiment dans la perspective de la multiplication?

La monnaie est une réserve de liberté. En tant que " équivalent général " elle permet de faire beaucoup de choses alors que le pain permet uniquement de se nourrir. Les institutions financières qui redistribuent l’épargne permettent d’ouvrir des libertés, mais les libertés ne progressent pas forcément avec l’arrivée de l’argent. Comment éduquer à la liberté responsable le récipiendaire de l’argent ?

La monnaie est une mesure des valeurs, mais ceci est un rôle limité : tout n’est pas mesurable par la monnaie. L’enjeu éthique est celui de reconnaître que la vie excède le mesurable.

La monnaie facilite les échanges : attention donc à la bulle financière, car la priorité doit être donnée à l’économie réelle.

 

En se plaçant au niveau général de l’éthique économique et en partant du postulat que l’éthique doit se penser à partir de la solidarité, François Dermange se demande s’il faut la considérer sous un angle de partage ou de multiplication.

Tout d’abord, il convient de relever que les Evangiles ne discréditent pas l’activité économique. Dans les paraboles, si l’on exclue les métaphores agricoles, ce sont les réalités économiques qui sont le plus souvent mentionnées : la parabole du débiteur (Matthieu 18), des deux débiteurs (Luc 7), de la drachme perdue (Luc 15), de la gestion des biens (Matthieu 24, Luc 12), de l’intendant fidèle (Matthieu 24), de l’intendant astucieux (Luc 16), des ouvriers de la onzième heure (Matthieu 20), du riche et de Lazare (Luc 16), du riche insensé (Luc 12), du salaire du serviteur (Luc 17), des talents (Matthieu 25) et du trésor caché (Matthieu 13).

De la lecture de ces paraboles se dégage une considération essentielle des pratiques économiques comme lieu paradigmatique révélateur des valeurs : la fidélité, la mise en garde contre l’idolâtrie, l’amitié (l’argent permet de se faire des amis), la générosité (supérieure à l’honnêteté stricte des règles contractuelles), la libéralité (supérieure à la justice formelle des règles de l’échange) ou encore la compétence. L’argent permet d’établir une relation de confiance qui est à la base de l’activité économique. Il est bien considéré quand il est bien utilisé. Il est le lieu privilégié de l’exercice de la justice.

Par ailleurs, les paraboles contiennent également des mises en garde relatives à l’activité économique, que l’on peut résumer autour de deux concepts.

D’une part, l’argent peut devenir un objet d’idolâtrie, en fournissant une fausse assurance : c’est l’autosuffisance du riche.

D’autre part, on ne doit pas ramener l’homme à une marchandise (dans le cadre d’une relation de travail ou créancier/débiteur) ce qui reviendrait à établir une relation réifiée entre des êtres humains.

Le rapport à l’économie est donc potentiellement ambigu : à une réalité " correcte " en soi font face des motivations ambiguës. Comment alors faire économie d’une façon juste ?

Dans la pratique, il convient de s’assurer que les acteurs économiques travaillent bel et bien pour le service de l’autre. A ce titre, le Deutéronome établissait un parallèle entre sacrifice et dilapidation et installait de fait une logique de partage (prescriptions sur les dîmes et sur l’année sabbatique : 14, 22-29 et 15, 1-11). Cette idée ira jusqu’au XVIIe siècle français, lorsque les moralistes français, en particulier La Rochefoucauld et Pascal (de ce dernier les Pensées 453 et 471), vont mettre en relief un paradoxe. A la suite de St. Augustin, ils affirment que si l’on est chrétien il n’y a pas d’alternative, il faut faire passer l’autre avant soi. Puisque l’économie est fondée sur l’amour-propre, elle devrait être considérée comme néfaste. Pourtant, elle conduit à une satisfaction collective. Il semble par conséquent que le vice privé produise l’utilité publique.

Adam Smith, en condamnant les positions " ascétiques et populaires " (ce qui pour lui voulait dire catholiques) mais aussi celles des maîtres réformés, affirmait l’impossibilité de formuler une éthique de l’économie, car l’éthique prend en considération les motivations individuelles, alors que l’économie dépasse l’individu, à cause de la complexité de ses problèmes. Selon Smith, le laissez-faire crée plus de solidarité que le partage et le libéralisme économique est le meilleur outil pour créer la richesse et la répartir. Smith ne prône pourtant pas le laissez-faire pur et simple qui conduirait à la loi du plus fort : les acteurs économiques doivent être contraints d’entrer en relation économique les uns avec les autres. Concrètement, cela implique que les richesses servent à l’ensemble, et qu’une partie de la population ne se contente pas de vivre dans le luxe. La finance, de même, doit être favorable à l’économie et au travail : si les moyens financiers ne circulent pas, il n’y a pas de libéralisme.

 

ELEMENTS DU DEBAT

La négation du partage au profit de la multiplication pose le problème de la justice sociale au sein des Etats modernes, basée principalement sur la redistribution. La remise en cause du partage contredit-elle l’Etat social ?

Le partage n’a pas été remis en cause au cours du débat. Celui qui se dépossède de ses biens au profit d’un tiers doit être accueilli favorablement. Le partage, au niveau individuel, est une condition pour un développement qui soit durable et viable. Il faut enfin remarquer que l’économie elle-même peut être un formidable outil d’allocation des ressources. Toutefois, la logique de développement ou de la croissance économique doit être basée sur la multiplication, c’est-à-dire sur la création, afin d’ouvrir de nouveaux horizons.

Le marché peut-il être aveugle, étant donné que la décision du marché n’est que l’agrégation de décisions individuelles qui bénéficient d’un degré de liberté.

On se heurte au problème de la valeur sur lequel les deux intervenants divergent quelque peu. D’une part, le Père Lavigne pense qu’il y a des interdits. Par exemple, on ne peut pas donner une valeur monétaire à la vie, parce que la monnaie ne capte qu’une petite partie de la réalité. D’autre part, François Dermange insiste pour donner au marché des bornes claires entre lesquelles il serait libre de fonctionner. Le marché n’est pas immoral, mais il est bel et bien aveugle. Cette dernière remarque pose la question de la régulation.

D’après Adam Smith les échecs du libéralisme étaient compensés par la Providence. Smith, déjà, ne croyait pas à l’autorité politique qu’il jugeait soumise à l’économique. On ne peut plus, aujourd’hui, croire que la toute-puissance de la Providence permettra de contenir l’activité économique. La question de la régulation est donc bel et bien le point central d’une activité économique saine.

 

BIOGRAPHIE DES INTERVENANTS

Le Père Dominicain Jean-Claude Lavigne est directeur de espaces, atelier d’études sur " spiritualité, cultures et sociétés en Europe ", établi dès 1991 à Bruxelles et à Strasbourg pour suivre la construction européenne par " une réflexion théologique et éthique dans un souci de collaboration oecuménique et inter-religieuse " et par " le dialogue avec les courants spirituels et humanistes ". Les domaines considérés sont en particulier ceux de la société de l’information, du travail et de l’économie, de la place de la femme, de l’unité et de la diversité en Europe.

François Dermange, théologien protestant, est diplômé de l’école HEC (Paris) et docteur en théologie. Maître-assistant à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Genève, il collabore aux travaux de l’Institut Romand d’Ethique (IRE) créé en 1995, dont la vocation est de faire valoir l’apport de la réflexion théologique dans une société pluraliste et sécularisée. Il y est le répondant principal en ce qui concerne l’éthique économique.

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