Le futur est la matière première de toute activité financière. A ce titre donc, la finance est par nature inséparable du temps. Si la finance regarde vers l’avant, la monnaie – au sens de l’argent liquide immédiatement disponible détenu hors toute dette – est la trace et la résultante des échanges passés. Elle représente un à-valoir sur la société qui atteste que le détenteur des espèces en est créancier. Ainsi, c’est dans la dimension temporelle que l’indissociable complémentarité entre la monnaie et la finance est particulièrement claire au point de donner l’impression d’une (con)fusion entre monnaie et les actifs financiers très liquides que l’on nomme d’ailleurs parfois de la quasi-monnaie.

Nous devons à Jean-Noël Giraud une des définitions les plus concises mais aussi les plus profondes de la nature de la  finance quand il parle, dans son ouvrage de 2000 réédité en 2009, du « Commerce des promesses » avec pour sous-titre « Petit traité de la finance moderne ».  Tout est dit en trois mots à peine. Le fait que la notion de promesse soit utilisée pour saisir la nature de la finance évoque, qu’on le veuille ou non, la Promesse que Dieu fait au peuple élu à travers les Ecritures de le guider vers la vie éternelle, vers le hors-temps, vers l’au-delà du temps. Cette Promesse renvoie à la fin des temps, elle est donc eschatologique ; elle vient du Tout Puissant, de Maître du Temps et de l’Histoire. Elle s’adresse à l’homme pour susciter d’abord sa confiance – la foi – qui est appelée à entraîner la collaboration libre à la volonté de Dieu.

Si la Promesse annihile le carcan du temps, les promesses qui sont l’objet du commerce financier sont, au contraire, inscrites dans des temporalités très précises. Pour faire de la finance, il faut en effet non seulement des faiseurs de promesses mais aussi ceux qui croient à ces promesses et les prennent pour de l’argent comptant en s’en portant acquéreurs. La constitution d’un actif financier passe par la promesse ou l’obligation que s’impose l’émetteur d’obtenir un certain nombre de résultats à des moments stipulés à l’avance. Le financeur exprime son degré de confiance par le prix qu’il est prêt à payer pour acheter ou prendre en gage une promesse donnée. Le prix ne découle pas seulement des qualités propres à l’émetteur mais aussi de l’appréciation que l’acheteur fait du réalisme de la dite promesse. Les conditions de la transaction vont aussi tenir compte – dans des proportions variables – du contexte et des alternatives. En plus, dans le cas des dettes, le contrat va stipuler un paiement d’intérêts d’ici le moment de la réalisation de la promesse (remboursement du principal).

La Promesse interpelle de manière existentielle tout un chacun en le mettant face à une alternative incontournable: croire ou ne pas croire ? La finance est pragmatique, elle ne relève pas de l’existentiel et se borne à interroger les protagonistes: à quel prix, à quel coût vais-je acheter une promesse donnée ; et réciproquement pour quel prix et pour quel coût vais-je tenir une promesse donnée? Un abîme sépare la Promesse des promesses financières : deux réalités pourtant en apparence si proches.

L’activité financière moderne consiste aujourd’hui moins en la « production » de nouvelles promesses financières qu’en transactions portant sur des promesses déjà existantes.  La finance moderne fait donc effectivement « commerce ». Mais s’agit-il encore du « commerce des promesses » ? En effet, faire commerce implique deux choses : d’une part que les promesses deviennent transmissibles et donc que les parties à une même promesse changent dans le temps ;  d’autre part que la valeur des promesses encore en cours est évaluée au jour le jour par  les marchés  sans visage qui réalisent les transactions et les substitutions correspondantes. De ce fait les promesses financière contemporaines sont dénuées de dimension relationnelle qu’avait pu avoir le crédit traditionnel ou l’action nominative. Sans parler de la réalité personnelle invariable de la Promesse.  Aujourd’hui, les actifs financiers sont des titres largement anonymes dont toute dimension extra-financière de la promesse entre deux parties a définitivement disparu. Au cours des dernières décennies la détention d’une promesse financière est devenue une question d’opportunité et de prix. Elle est devenue pari.

Le développement de la finance moderne est le fait de la multiplication des couches d’intermédiation entre l’émetteur ultime de la promesse et son partenaire. En conséquence les identités respectives se sont voilées, sont devenues transitoires et de moins en moins faciles à discerner. Trois exemples suffisent à illustrer cette évolution.

Durant les 20 dernières années la vitesse de rotation des actions des entreprises cotées a augmentée de manière très significative. Ainsi, la durée de détention moyenne est passée de deux ans à quelques semaines. Cette accélération s’est fait au détriment de la connaissance intime par les actionnaires des entreprises dans lesquelles ils détiennent des parts et qu’ils sont sensés co-gouverner au travers des assemblées générales et des conseils d’administration. Par ailleurs, et en parallèle, les entreprises sont aussi devenues des réalités de moins en moins stables dans le temps. En effet, la réorganisation, les changements de stratégies et de modèles d’affaires quasi-permanents ont rendu les entreprises peu lisibles pour les actionnaires. Si l’acquisition d’une action pouvait relever il y a quelques décennies encore de la confiance dans un produit, dans une équipe ou une culture d’entreprises cela est de moins en moins le cas. L’achat d’une action en bourse relève plus d’un pari sur la performance du financière du titre dans les semaines ou mois à venir que de la confiance en la promesse de long terme d’une entreprise. Le créancier tout comme l’actionnaire des partenaires stables sont devenus nomades.

Le deuxième exemple ne fait que renforcer le premier. En effet, une part considérable et croissante des actions cotées sur les marchés est détenue par des fonds de placement, des fonds de pension voire des fonds de fonds. Ces structures forment des écrans supplémentaires entre le détenteur ultime de capitaux (épargnant) et l’entreprise dont il est  – souvent à son insu – actionnaire. Ce sont les gestionnaires du fond, voire les gestionnaires du fond de fonds, qui sont en contact avec l’épargnant. Ce dernier se fie à l’intermédiaire lequel riche de cette confiance fait des paris pour le compte de son client. Là encore le pari anonyme s’est substitué à la promesse.

Troisième exemple enfin, celui des « swaps ». Il s’agit d’une pratique très largement répandue dans les crédits entre méga-acteurs de l’économie mondiale et aussi lors de certaines émissions obligataire – notamment les fameux CDO. Le swap revient en fait à une substitution de débiteurs. Ainsi, un débiteur à la bonnité reconnue  lève des capitaux auprès de ses banques ou sur les marchés non pas pour les utiliser lui-même mais pour les prêter à son tour en toute discrétion, moyennant commission, à un tiers moins bien noté (les sub-prime, en sont un exemple). Le swap se résume à une substitution d’un débiteur par un autre dans le dos du prêteur. L’emprunteur, en l’occurrence pour compte d’autrui, fait commerce de sa bonne réputation, mais le prêteur ignore (ou fait comme si) que la promesse à laquelle il a donné crédit n’est pas celle que l’on croit.

Ces trois exemples montrent qu’aussi bien pour le détenteur de capitaux que pour leur utilisateur ultime, l’autre « bout » de la promesse se perd dans un amoncellement d’intermédiations hautement volatiles. La promesse perd les traits d’un quelconque engagement qui impliquerait une quelconque obligation morale de solidarité ou de  fidélité. Vidée ainsi de son sens, la promesse devient un simple contrat que l’on choisit d’honorer, de vendre ou de liquider en fonction des circonstances et des probabilités. Quand la promesse s’étiole, le commerce change lui aussi de nature : dorénavant il porte sur des paris sur des avenirs possibles. Au commerce des promesses succède le carrousel des paris.

Le parieur n’a pas d’emprise sur l’issue du pari, il reste un spectateur extérieur et s’en remet aux informations nouvelles pour ajuster ses positions ; au contraire du partenaire lié par la promesse de l’acteur. Le partenaire ne revient sans raisons pas sur la parole échangée et attend le terme du contrat.

Le glissement de finance vers le commerce des paris permet de comprendre l’accélération et l’explosion phénoménale du nombre des transactions financières. En effet, du commerce des paris la finance contemporaine ressemble de plus en plus à un carrousel des paris. Ainsi, la valeur des paris évolue de seconde en seconde ce qui incite les parieurs à ajuster toujours plus rapidement leur positions. La course poursuite s’accélère sans cesse : le trading à haute fréquence conduit par des algorithmes, avec des temps de réaction en millisecondes en est la meilleure illustration.

Cette évolution est-elle irréversible ? La dernière crise a montré que la finance mondiale, en tant que écheveau d’engagements contractuels,  échappe par sa complexité même à une compréhension d’ensemble sans parler de régulation. Elle a mis en lumière les multiples couches d’intermédiation qui, tout en étant très juteuses pour les intermédiaires, s’avèrent très couteuses aussi bien pour les fournisseurs que pour les utilisateurs de capitaux. Finalement, la crise a montré à quel point la culture de  la spéculation (l’attitude du parieur) est prédatrice de la culture de la promesse (l’attitude du partenaire co-responsable du succès) et à quel point ce glissement affecte le mode de fonctionnement de l’économie dite réelle. Ces leçons de la crise, couplées aux taux d’intérêts proches de zéro, rappellent aux épargnants contemporains l’importance de la durée : avant de récolter il faut avoir semé et labouré la terre. Désormais, certains d’entre eux tirent les leçons et se mettent à chercher à connaître le visage de l’utilisateur pour reconstruire une finance de la promesse et l’ancrer dans la durée. Est-ce suffisant, ou bien faut-il une crise plus profonde encore, pour (re)mettre la finance au service de l’économie et de la société  – il est trop tôt pour le dire, mais il n’est jamais trop tard pour l’espérer.

 

Paru dans ITINERAIRES – septembre 2014