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L’Impasse de la séduction financière :

l’exclusion par la finance

 

Paul H. Dembinski
Professeur à l’Université de Fribourg (Suisse),
Secrétaire général de la Fondation de l’Observatoire de la Finance, Genève

" L’exclusion est la marque d’un non-sens collectif, d’un appauvrissement moral autant qu’économique. Elle est le phénomène qui atteste que l’équilibre (...) entre le souci de soi, l’intérêt pour les autres, et les institutions justes, est en péril. " (J-B. de Foulcaud, Une société en quête de sens, Paris, 1995, p.147).

Ce texte a été élaboré à l'intention du groupe de réflexion "Ethique et Economie" coordonné par le Prof. Pierre Dominicé à Genève en 1995 et 1996. Les travaux du groupe feront l'objet d'une publication d'ensemble dans le courant 1997. Je remercie l'ensemble du groupe, et son coordinateur, pour la qualité des discussions et pour le climat de sérénité et de confiance qui a régné au sein du groupe par delà les différences d'opinion.

Par ailleurs j'ai eu la chance de bénéficier des échanges approfondis avec Henri de Clermont Tonnerre, et ensuite avec Jean Tonglet qui m'ont beaucoup appris sur le monde de la grande pauvreté et de l'exclusion auquel ils consacrent une part importante de leur existence.

Table des matières

Résumé

1. Exclusion partielle et exclusion sociale

2. La sélection par le marché

3. Entreprendre par défi ou par dépit ?

4. La finance informelle - un dispositif d’inclusion

5. Risque d’érosion de la finance familiale

6. La logique de la finance formelle

7. L’impasse de la séduction financière

Bibliographie indicative

Résumé

Ce texte s’interroge sur le rapport existant entre l’exclusion sociale et les modalités de financement des micro-entreprises. Après avoir analysé comment le marché peut contribuer à l’exclusion sociale, il constate que pour ne pas sombrer dans l'exclusion, nombreux ont été ceux qui sont devenus indépendants, voire même entrepreneurs, par dépit, pour ne pas sombrer. Pour naître et survivre, ces micro-entreprises ont des besoins spécifiques en matière de financement , besoins auxquels les institutions financières de marché ne sont pas en mesure de répondre en état actuel des choses. En effet, traditionnellement, les micro-entreprises a pu se développer grâce à la finance informelle laquelle a ainsi fonctionné comme un formidable rempart contre l’exclusion – notamment l’exclusion des jeunes - et un moteur du renouvellement du tissu économique.

Aujourd'hui, le rôle de la finance informelle - mais surtout la finance familiale - s’estompe sous l'effet de multiples mutations sociologiques et économiques. Il en résulte un vide que la finance formelle ne peut ni ne veut combler car elle n’est pas faite pour lutter contre l’exclusion. Par conséquent, au risque de voir se propager une atrophie du tissu économique, le financement des créations des nouvelles micro-entreprises doit devenir une préoccupation politique qui devrait aboutir à la mise en place des mécanismes ad hoc. La survie économique de nos sociétés en dépend à moyen terme.

Exclusion partielle et exclusion sociale

D’après le Petit Robert, l’exclusion est "l’action d’expulser quelqu’un d’une assemblée ou groupe où il avait avant sa place". Cette définition est un point d’ancrage qui devrait permettre de résister à la dérive sémantique qui fait de "l’exclusion" un terme élastique, galvaudé et peu précis.

La perte d’un emploi, la dislocation de la famille, la maladie ou encore l’exil sont autant d’événements qui font perdre aux individus qui en sont victimes leur place au sein d’un groupe. Toutefois, pris isolément, chacun de ces événements aboutit, au plus, à l’exclusion d’un seul groupe : la famille, le quartier ou l'entreprise. Ainsi, exclue d’un groupe, la personne garde sa place au sein des autres groupes sociaux dont elle continue à faire partie. Dans un tel cas, il s’agit de l’exclusion partielle par opposition à l’exclusion totale - ou l’exclusion sociale - qui chasse une personne hors de tous les groupes dont elle faisait partie et par tant, la met en marge de la totalité que forme la société.

Avant que cette définition de "l’exclusion" ne soit utile à saisir la réalité sociale qui nous entoure, la notion de "groupe" doit être précisée. Le "groupe" dans le sens utilisé ici n’est pas une simple juxtaposition d’individus qui se trouvent, par pure coïncidence, au même endroit au même moment. Ainsi les passagers sur un quai de gare, ou encore les clients attablés dans un bistrot ne forment pas un groupe au sens retenu ici. Pour qu’il y ait "groupe", il faut que les membres soient unis par des liens interpersonnels forts qui sont autant de facteurs de cohésion interne. La nature de ces liens peut varier, mais ils comportent presque toujours une dimension de solidarité active. Les modalités d’entrée et de sortie d’un groupe donné sont définies par des pratiques plus ou moins codifiées ce qui permet à chaque membre de bénéficier d’une certaine sécurité en matière d’appartenance.

L’exclusion intervient quand un membre perd brutalement et contre sa volonté son droit de cité dans le groupe. Trois cas de figure sont envisageables. La première situation qui vient à l’esprit est celle où le groupe se sépare d’un des siens parce qu’il a enfreint, par exemple, le code d’honneur interne au groupe. Le deuxième cas de figure est celui où la rupture découle d’un événement totalement externe au groupe. Il en va ainsi quand un employé cesse de faire partie des réseaux internes à l’entreprise parce qu’il a été licencié, ou quand une personne prend la route de l’exil. Finalement, le troisième cas de figure est celui où l’exclusion résulte de la dislocation pure et simple du groupe; le cas des dislocations familiales est le meilleur exemple.

La rupture des liens interpersonnels est une des réalités contemporaines les plus caractéristiques de l’Occident postindustriel, lequel a élevé la flexibilité donc l’instabilité et, dans un certain sens, la précarité, au rang des principes sociaux. Or, l’exclusion sociale n’est que l’aboutissement, logique, pourrait-on dire, d’un enchaînement de ruptures partielles qui s'additionnent jusqu’à ce que la personne en question ait perdu sa place dans tous les groupes dont elle faisait jadis partie. Il n’est alors pas étonnant que la précarité des liens et donc l’insécurité quant à la pérennité du statut de "membre du groupe" soient à la fois les facteurs et les symptômes de l’exclusion sociale.

"Le processus au terme duquel se trouvent la grande pauvreté et l’exclusion commence, a écrit le Père J. Wresinski, par la précarité, c’est-à-dire par l’absence d’une ou plusieurs sécurités, notamment celles de l’emploi, permettant aux personnes et familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales et de jouir de leurs droits fondamentaux."

Ceci étant, l’exclusion sociale n’est pas, dans tous les cas, l’aboutissement d’un enchaînement d’exclusions partielles. En effet, ces ruptures en cascade s’appliquent particulièrement mal aux nombreux jeunes qui n’ont pas eu à subir des exclusions partielles pour se trouver en marge de la société parce que - tout simplement - ils ne sont jamais devenus membres à part entière de la société ni d’aucun groupe qui la compose. Ainsi, la définition de l'exclusion sociale doit être élargie pour tenir compte du phénomène de "non-inclusion".

La sélection par le marché

Le rôle du marché en tant que régulateur socio-économique dominant n’a cessé de s’affermir durant les dernières décennies. Dans sa version idéalisée, le marché est un mécanisme impersonnel qui permet de sélectionner les partenaires aux transactions sur la base des informations de prix et de quantité. Comme toute sélection, le jeu du marché conduit à identifier parmi les prétendants aux transactions ceux qui ont trouvé une contrepartie à l’échange. Ce faisant, le marché frustre les attentes de ceux qui n’ont pas trouvé de contrepartie. Du point de vue de la théorie économique, le marché peut laisser les candidats à l’échange sans contrepartie dans deux cas de figure clairement distincts.

Dans le premier cas, le bien ou le service proposé à l’échange n’est pas demandé, ou inversement, le bien ou service demandé n’est pas offert. En d’autres termes, la demande (ou l’offre) se retrouve sans contrepartie, et le marché au sens strict n’existe simplement pas. Les personnes aux qualifications très spécifiques habitant loin des grand bassins d’emploi se trouvent dans cette situation, il en va de même des collectionneurs à la recherche de pièces très particulières comme de celui des inventeurs qui mettent au point des produits ou procédés nouveaux pour lesquels la demande - du fait même du caractère innovant - n’existe pas (encore).

"Les ‘inclus’ ne demandent rien aux exclus, et ceux-ci ont intériorisé l’idée qu’ils n’ont rien à offrir. La ‘courbe de demande’ de l’inclus et la ‘courbe d’offre’ de l’exclus ne se rencontrent plus."

Le deuxième cas de frustration se produit quand le prix établi par le marché ne satisfait pas certains prétendants à l’échange qui, plutôt que de modifier les conditions de leur offre ou de leur demande, se retirent du marché sans avoir procédé à l’échange envisagé. La sélection opérée par le marché dans ce cas est moins radicale que dans le précédent puisque ici les partenaires potentiels existent. La divergence se situe uniquement au niveau des conditions. Ainsi, en renonçant à payer le prix de marché pour une voiture ou un repas au restaurant, l’individu ne subit pas nécessairement d’exclusion mais simplement ne fait pas partie des "sélectionnés".

Pourtant, indépendamment de sa forme, la non-sélection récurante et systématique d’une personne sur un marché aussi important que celui de l’emploi ou du logement finit par prendre les caractéristiques de la non-inclusion, laquelle - si elle se conjugue avec d’autres exclusions ou non-inclusions - conduit à l’exclusion sociale au sens plénier du terme. Il en est ainsi tout particulièrement dans les sociétés occidentales qui vivent centrées sur l’économique - fragmentées et vidées des solidarités traditionnelles. Dans ce contexte, les échecs à répétition sur le marché de l’emploi entraînent souvent d’autres exclusions partielles. C’est souvent par le marché de l’emploi que commence l’engrenage fait d’abord de frustrations purement économiques qui sont ensuite relayées par des problèmes familiaux et psychologiques et qui débouchent sur l’exclusion sociale.

"L’existence sociale des individus dépend de l’économie et les individus perdent beaucoup plus qu’un emploi quand ils perdent leur travail ou n’en trouvent pas. Le paradoxe propre aux sociétés capitalistes est que c’est l’économie la principale source d’exclusion des individus, mais que cette exclusion ne les exclut pas seulement de l’économie. Elle les exclut ou menace à terme de les exclure de la société."

Au-delà du rôle purement économique de l’entreprise d'être une source de revenus pour ses employés et propriétaires, l'entreprise est le lieu où plusieurs talents et compétences collaborent en fonction d’un objectif commun. Par conséquent, l’emploi non seulement donne accès à un revenu, mais aussi est porteur du droit et du devoir de coopérer, d’être partenaire de ses collègues dans un effort commun. Dans cette perspective, la création d’entreprise par les personnes qui ont été exclues - soit seulement du marché de l’emploi soit de la société en général - prend toute son importance. L'acte de créer une entreprise - ne serait-ce qu'une micro-entreprise - traduit la volonté de soustraire à la pérennité et d’ancrer dans la durée un pôle de coopération où d’autres talents ou compétences pourront venir se rallier.

Entreprendre par défi ou par dépit?

L’entrepreneur est le héros des temps modernes. Dans notre perception collective fortement pénétrée de la vision schumpeterienne, l'entrepreneur a le talent, le courage, l'intuition et souvent, au bout de chemin, la réussite. A l'instar du chevalier qui a séduit tant d'imaginaires, l'entrepreneur est admiré pour son courage qui le pousse, malgré les adversités, à poursuivre son projet ou son idée fixe. Au coeur de la "cause" pour laquelle se "bat" le créateur d'entreprise se trouve la conviction d'avoir détecté un potentiel de développement important, un marché avec une certaine rentabilité à la clé.

Selon l’image d’Epinal que véhiculent aussi bien les médias que les ouvrages plus sérieux, notre héros moderne - l’entrepreneur - opte pour un chemin plein d'inconnus et délaisse un univers de plénitude, de paix et de sécurité qui est le sien par ailleurs. Il y a analogie entre cette image et celle d'un chevalier quittant - temporairement - son château pour se lancer dans une guerre lointaine.

Dans cette façon de voir les choses, ni le chevalier hier, ni l'entrepreneur aujourd'hui ne sont des exclus au sens mentionné plus haut. Au contraire, fortement ancrés dans un tissu dense d'appartenances claniques ou familiales, ils sont en mesure de "prendre le risque" sur une des facettes de leur vie, la survie physique pour l'un, le flux de rémunération pour l'autre. Cette analogie met en évidence le fait que, et peut-être paradoxalement, la sécurité est indispensable à la prise de risque. Ainsi, la capacité d'assumer un risque économique lié à la création de l'entreprise par exemple, semble être inversement proportionnelle au degré de sécurité dont bénéficie l'entrepreneur notamment dans sa vie privée et sociale. A l'inverse, les problèmes dans la vie privés se répercutent souvent sur la santé de l'entreprise.

Pourtant, il y a beaucoup de chances pour que l'entrepreneur par défi, décrit plus haut, s'avère aussi peu représentatif de l'ensemble des créateurs d'entreprises de cette fin du XXème siècle, que le chevalier romantique ne l'est des hommes d'armes du Moyen Age. En effet - et en limitant l'analyse uniquement à la période des quinze dernières années - on constate que parallèlement (pris au sens littéral et non formel du terme) à l'augmentation du chômage, le nombre des micro-entreprises augmentait dans la quasi totalité des pays européens. La poussé de chômage aurait-elle libéré des gisements jusqu’ici inexploités du légendaire esprit d’entreprise ? Y aurait-il encore une fois analogie entre la période contemporaine et les disettes et famines qui ont été le creuset des guerres d'expansion et des conquêtes coloniales ?

Il est raisonnable de penser qu'une part importante de ces nouvelles entreprises sont le fait d'entrepreneurs d’un type différent. Contrairement aux entrepreneurs par défi, il s'agit des entrepreneurs par dépit, qui se sont lancés dans l'activité indépendante ou la création d'entreprise pour tenter de donner un tant soit peu de stabilité à leur existence. Paradoxalement, si la création d'entreprise augmente la précarité totale pour l’entrepreneur par défi, elle diminue cette même précarité pour l'entrepreneur par dépit.

Les entrepreneurs par dépit sont ceux qui, après avoir vainement tenté de trouver un emploi, se sont résignés à entreprendre une activité indépendante ou à fonder une micro-entreprise. Ces décisions ont été prises non pas pour réaliser un idéal ou un projet spécifique mais pour éviter la catastrophe qui a pour nom la pauvreté et l’exclusion sociale. Ils ont préféré les risques de l’entreprise à la certitude de l’exclusion. Ainsi, pour eux, la démarche a été en quelque sorte inverse à ceux des entrepreneurs classiques : en se lançant dans l’aventure ils augmentaient les chances.

A l’instar de nombreux pays en développement, les pays de l’OCDE ont vu proliférer ces "nouveaux entrepreneurs" qui vivotent aux confins de la couverture sociale, travaillent - et font travailler leur proches - selon des horaires inimaginables ailleurs, recherchent des "petits boulots" en espérant tomber un jour sur le contrat qui leur permettra de structurer et de développer leur activité et ainsi sortir de la précarité. Ces personnes sont devenues des entrepreneurs par dépit et par désespoir. En fait, elles n’avait pas d’autres choix pour préserver leur dignité et rester membres à part entière de la société. Les entrepreneurs par dépit ont échappé à l’exclusion du marché de travail parce qu’ils ont à la fois pu et su trouver les conditions minimales pour démarrer leur activité. Pour cette catégorie d’entrepreneurs qui sont autant d’exclus en puissance, la création de micro-entreprises doit être vue comme le complément et le prolongement au marché de l’emploi. Pour cette raison, les conditions de l’accès au financement et, plus largement, les conditions de démarrage des micro-entreprises revêtent une importance sociale qui va au-delà de l'intérêt scientifique ou des conseils prodigués à un projet concret d'entreprise.

Le financement est indispensable pour poser les bases de la future micro-entreprise soit pour permettre l’acquisition d’instruments ou de savoir-faire nécessaires à la production, soit pour assurer un fond de roulement nécessaire à la survie de l'entreprise pendant les premiers mois. Cet apport de financement peut prendre, du point de vue technique, deux formes : soit un crédit, soit un apport en fonds propres ou assimilés comme les quasi fonds propres. La différence principale entre ces deux formes tient à la nature des charges qui en découlent pour l'entreprise et à leur distribution dans le temps.

La finance informelle - un dispositif d'inclusion

Les informations statistiques sur le financement des entreprises au stade de démarrage font très largement défaut, même pour les Etats-Unis. Néanmoins, les experts s'accordent pour identifier deux familles de financements. La première, la mieux étudiée, englobe tous les financements provenant des institutions financières dont le métier consiste à mettre à disposition des liquidités contre une rémunération adéquate. Toutes ces sources, qu'elles soient purement privées, mixtes ou publiques sont qualifiées ici de finance formelle. Les sources non-institutionalisées de financement constituent la seconde catégorie, elles sont englobées ici sous l’appellation unique de finance informelle. L'expérience des entrepreneurs et l'avis des experts concordent pour affirmer que l’essentiel du financement des micro-entreprises au démarrage est d’origine informelle et provient avant tout des ressources mises à disposition par les proches de l’entrepreneur et, dans une moindre mesure, par des "cigales" (business angels en anglais).

Les "cigales" sont surtout connues dans les pays anglo-saxons mais existent aussi ailleurs. Les "cigales" sont des individus, le plus souvent des entrepreneurs, qui ont déjà fait fortune et qui - par solidarité, par goût d’entreprendre, et assurés d’avoir du flair - décident d’avancer des fonds à certains projets d’entreprises triés sur le volet. Le mode d’identification et de sélection des projets à financer varient d’une "cigale" à l’autre. Cependant, en règle générale lors de la sélection, la qualité entrepreneuriale du projet, son potentiel, la nature du risque et aussi son impact social passent avant les ratios financiers. Pour travailler dans les pays en développement, les initiatives du type "cigales" ont pris la forme de fondations qui servent de relais de solidarité entre les entrepreneurs confirmés du Nord et du Sud et les créateurs d’entreprises au Sud. Il en va ainsi de la fondation suisse Fundes - active avant tout en Amérique latine et en Europe de l’Est - ou de Opportunity Fundation - australienne qui travaille avant tout en Asie. Toutefois, en dépit du fait que le financement par les "cigales" a un grand pouvoir évocateur, son poids quantitatif reste marginal même aux Etats-Unis. De plus les "cigales" sont intéressés dans la plus part des cas à identifier des projets d’entreprises à fort potentiel de développement et de croissance, alors que les entrepreneurs par dépit ne sont que très rarement porteurs de tels projets.

Les créateurs d’entreprise qui trouvent un appui - financier et/ou logistique - directement auprès d’un partenaire économique bénéficient également d'un financement du type informel dans la mesure où les entreprises qui le fournissent n'ont pas cette activité pour métier. Cette pratique semble s’étendre depuis une quinzaine d’années notamment quand des grandes entreprises intègrent le soutien à la création d’entreprises à leurs plans sociaux accompagnant des réductions d’effectifs. De même, à l’heure de "l’out-sourcing" généralisé, certains groupes stimulent l’essaimage c’est-à-dire la reprise par de nouvelles entreprises créées par leur collaborateurs des activités que ces groupes cessent d’exploiter pour leur propre compte mais dont ils vont avoir besoin en tant qu’expertise ou sous-traitance. Dans ce cas, le soutien va avant tout aux projets à potentiel élevé, mis en place par un personnel hautement qualifié.

Le financement familial, ou plus largement le financement de proximité, constitue la source la plus importante bien que peu visible du financement informel des démarrages des micro-entreprises.

Le plus souvent, la micro-entreprise familiale repose sur un dense tissu de relations sociales dont elle est une émanation, parmi d’autres. A son tour l’activité économique de l’entreprise nourrit le réseau de rapports interpersonnels dont elle fait partie intégrante. Les partenaires d’une entreprise familiale mettent l’ensemble de leurs ressources (matière et efforts) au service d’un objectif simple et partagé : obtenir la sécurité d’un revenu suffisant pour garantir la survie physique de leur communauté. L’économique et le familial sont liés ; toute velléité de mettre l’économique en exergue peut conduire à la rupture des relations familiales ce qui, à son tour, risque de détruire l’entreprise. Dans le cas des micro-entreprises familiales, la coïncidence entre la rémunération du travail et du capital financier utilisé dans l’exploitation est tellement forte que toute distinction - n’en déplaise aux économistes - n’a simplement pas de sens.

Traditionnellement, c’est la famille immédiate qui met à la disposition d’un de ses membres quelques liquidités ou autres éléments d’actifs pour lui permettre de démarrer une activité indépendante. De telles décisions relèvent avant tout de la solidarité familiale, notamment de la solidarité entre les générations, qui veut que les économiquement forts (habituellement les parents) permettent aux plus faibles (souvent les enfants) de démarrer ; à charge de revanche, il reviendra à ces derniers de subvenir aux besoins des parents et de faire bénéficier d’autres membres du groupe familial d’un coup de pouce.

Qu’il s’agisse des "cigales" ou de la famille, les financements de l’activité entrepreneuriale par les canaux informels ont un certain nombre de caractéristiques communes :

1. La mise à disposition des moyens financiers aux créateurs d’entreprises est instrumentale dans la poursuite par ceux qui les octroient de finalités méta-financières : exigence de solidarité et d’inclusion dans l’économie familiale, volonté de cultiver l’esprit d’entreprise, limiter les risques d’exclusion sociale suite aux mises à pied, philanthropie, etc.

2. Il s’agit de décisions de financement ad hoc, où les caractéristiques intrinsèques et relationnelles des personnes porteuses du projet d’entreprise et la nature des risques sous-jacents pèsent plus lourd que les perspectives de rentabilité purement financière.

3. La mise à disposition des liquidités se fait - le plus souvent - dans le cadre d’un contrat peu formalisé dont la confiance est la pièce maîtresse. L’élément de confiance est particulièrement présent lorsqu’il s’agit du financement familial, dans les autres cas, des garanties extérieures peuvent s’avérer indispensables.

4. Pour élaborer et "ficeler" les projets, les protagonistes mettent gratuitement à disposition leur temps et leurs compétences. Dans le cas du financement familial, la discussion des conditions du contrat (même implicite, cela reste un contrat) et de leur exécution s’insère dans un tissu, déjà dense par ailleurs de relations et rapports liant les protagonistes. Il s’ensuit que les coûts de transaction liés au financement familial sont soit insignifiants, soit passent inaperçus.

5. Le financement informel, comme son nom l’indique, passe en dehors des institutions financières (banques, centres de cautionnements, institutions de capital risque, coopératives de crédit, etc..) et ressemble plus à une transaction de gré à gré qu’à un échange régulé par le marché. Par conséquent, les projets ne sont pas en compétition les uns avec les autres pour un volume de ressources limité (sauf dans les cas de plans sociaux). Au contraire les ressources sont - dans la mesure du possible - mises à disposition en fonction de chaque projet. Ainsi, une des caractéristique du financement informel est d’être discrétionnaire et inégalitaire par définition.

Le caractère discrétionnaire du financement informel pose problème à l’idéologie économiste selon laquelle aussi longtemps qu'un financement échappe à la tutelle du mécanisme du marché, il ne peut contribuer à l’allocation optimale des ressources. Du point de vue de la théorie, il aurait mieux valu que les projets soient en compétition les uns avec les autres selon des critères purement financiers et que l’intégralité des coûts de transaction soit identifiée et imputée aux projets. N’en déplaise à la dogmatique économiste, le financement informel - surtout familial - est une formidable protection contre l’exclusion sociale, notamment des jeunes. Ce mécanisme d’inclusion permet aux personnes potentiellement marginalisées, notamment par le marché de l’emploi, de trouver leur place au sein d’un groupe et d’une collectivité.

En dépit de ses effets socialement bénéfiques, le financement familial est en perte de vitesse pour des raisons autant sociologiques qu'économiques. Il y a peu de chances que les autres formes de la finance informelle soient en mesure de compenser les pertes de terrain de la finance familiale. En effet, parmi les diverses formes de financement informel, seule la finance familiale agit avant tout au niveau des micro-entreprises, c'est-à-dire des activités dont le potentiel de croissance est et restera faible.

Risque d'érosion de la finance familiale

La finance familiale reposant sur la solidarité et la confiance réciproques assumait traditionnellement une triple fonction socio-économique : l’inclusion des jeunes par le biais de la création d’emplois et de sources de revenu, la prise en charge des aînés, et indirectement, le renouvellement du tissu économique national. Même si aucune évaluation du type "coût-bénéfice" ne permet aujourd’hui de documenter "l’effet net" de la finance informelle, il est évident qu’elle a traditionnellement été un des moteurs de la prospérité économique et un des ciments - en même temps qu’une résultante - de la cohésion sociale. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer l’impact de la finance informelle dans les domaines, régions et pays où la finance formelle ne parvient pas, notamment dans certains pays en voie de développement.

Malgré des effets indiscutablement bénéfiques au point de vue socio-économique, le financement familial de création de micro-entreprises est en passe de subir une érosion relativement forte à cause de l’action convergente de trois facteurs qui sont en bonne partie interdépendants.

Le premier de ces facteurs est de nature purement sociologique. Il s’agit de l’instabilité croissante des liens familiaux qui se traduit aussi bien par les dislocations des familles au sens étroit que par la rupture de liens au sein des familles élargies. De plus en plus volatiles et de moins en moins contraignants, les liens familiaux perdent la dimension de fidélité et de pérennité à toute épreuve sans laquelle le lien économique à horizon indéterminé ne peut exister. L’importance des finalités méta-financières ayant baissé et la confiance faisant place à la méfiance, le financement familial est en passe de perdre sa raison d’être.

Le deuxième facteur peut être qualifié "d’individualisme financier". Il découle en droite ligne de l’érosion progressive de la famille en tant que communauté d’intérêts, érosion liée notamment au transfert vers des institutions spécialisées des fonctions d’assurance vieillesse antérieurement à la charge des familles. De cette façon, le sentiment d’interdépendance entre les générations a été atténué ce qui a conduit les aînés à découvrir le charme des placements financiers. Il s’ensuit que les considérations liées à l’aspiration à une retraite paisible à l’ombre des enfants prospères s’effacent dans les décisions de financement familial des nouvelles entreprises devant les préoccupations de rentabilité. Par conséquent "l’individualisme financier" conduit à l’application dans les décisions de financement familial des critères de rentabilité et de risque empruntés à la pratique des institutions financières. Ainsi, le grand père compare le projet de son petit-fils, jeune créateur d’entreprise à un placement bancaire au lieu de l'apprécier à la lumière des conséquences qu'il aura pour sa famille.

Le troisième facteur est de nature purement financière. Il s’agit de la ponction croissante que les divers contrats d’épargne exercent sur les liquidités financières des familles. En effet, la "contractualisation de l’épargne" est un phénomène de l’après-guerre qui tient à l’engagement - volontaire ou obligatoire - des personnes à verser périodiquement une somme fixe soit à un organisme de prévoyance pour s’assurer un flux de revenu au moment de la retraite, soit à une compagnie d’assurance en vertu d’une police assurance-vie, soit enfin dans le cadre d’instruments financiers facilitant l’accession à la propriété du logement. Le développement de la "contractualisation de l’épargne" a deux conséquences complémentaires. Du côté des institutions financières, cette évolution assure un flux stable de ressources qu’elles doivent ensuite gérer. Du côté de l’économie familiale, l’épargne contractualisée vient diminuer les ressources d’épargne dont l’allocation est laissée au libre choix des ménages. En d’autres termes, le volant de liquidités disponible pour un éventuel financement d’une nouvelle entreprise diminue au fur et à mesure que progresse la contractualisation de l’épargne. Or cette tendance est inscrite dans la logique des mécanismes financiers en place.

Source traditionnelle de financement des nouvelles entreprises, la finance familiale recule sous le double assaut d’une part de l’éclatement des solidarités traditionnelles renforcé par le développement de l’individualisme financier et d’autre part sous la pression du mirage sécuritaire qui est le moteur de la contractualisation de l’épargne. Cette tendance est préoccupante car même si, parallèlement, les autres sources de financement informel gagnent du terrain, il est à craindre qu’en termes globaux elles ne suffisent pas à compenser le repli du financement familial. Par conséquent, les institutions financières deviennent, qu’elles le veuillent ou non, les interlocuteurs de plus en plus incontournables pour les créateurs d’entreprises.

Le financement formel est-il prêt à devenir à son tour un mécanisme d’inclusion, ou un rempart contre l’exclusion à l’instar du financement familial ?

La logique de la finance formelle

Dans un passé encore récent, l’essentiel des revenus des banques provenait des activités de crédit ; plus exactement du différentiel entre les taux d’intérêts créanciers et débiteurs. A cette époque, la plupart des banques (ou de succursales de grandes banques) avaient un périmètre d’action géographiquement limité dans le cadre duquel elles restituaient sous forme de crédits une part importante des dépôts collectés.

La globalisation des marchés financiers doublée de la déspécialisation des établissements bancaires au niveau mondial a modifié fortement ces pratiques. D’une part, les coûts - jadis importants - liés à la mobilité spatiale des fonds ont quasiment disparu. De ce fait les opérations aussi diverses que les placements sur les marchés globaux, les opérations de change, le financement du commerce international et le prêt à la petite entreprise locale se trouvent directement en concurrence. D’autre part, les sources de rémunération des banques ont changé. Aux différentiels d’intérêts sont venus s’ajouter, en proportion croissante, les commissions générées par des opérations qui n’entraînent aucun risque pour la banque. Par ailleurs, les principes de rétribution des collaborateurs à l’intérieur du secteur financier ont évolué pour accorder une place plus importante aux rémunérations liées à la performance individuelle.

Du côté des besoins de financement des créations de micro-entreprises, la demande se présente comme suit. Les besoins d’un créateur de micro-entreprise sont relativement modestes, ils dépassent rarement les 200’000 francs. Comme il s’agit de nouvelles entreprises, les gages financiers offerts sont faibles, surtout dans le cas des entrepreneurs par dépit. Il en va de même des gages professionnels dans la mesure où l’entrepreneur n’a pas encore de références en béton. Par ailleurs, l’entreprise étant jeune, son compte d’exploitation est (très) fragile et donc ne peut supporter des coûts de financement trop importants. Finalement, l’entrepreneur étant peu expérimenté le dossier présenté est souvent peu professionnel.

Au risque de forcer un peu le trait, les mutations du système financier mondial ont contribué à modifier l’offre des banques en matière de financement des entreprises. Aujourd’hui, les banques ont une nette préférence pour les transactions qui, à rentabilité égale, (1) mobilisent peu de leurs ressources internes en compétence et en personnel, (2) sont d’un montant plutôt important, (3) n’affectent pas leurs bilans, (4) impliquent des risques limités ou susceptibles d’être couverts ou cédés. Il est facile de se convaincre que le financement des petites et moyennes entreprises en général et celui des créations de micro-entreprises en particulier ne correspond pas vraiment aux types d’opérations recherché par la plupart des banques.

Schématiquement quatre éléments influencent la marge nette de la banque exprimée en % du chiffre d’affaires :

1. La rémunération des fonds mis à disposition ; dans le cas du crédit elle dépend du volume de la transaction et du taux d’intérêt payé par le débiteur ; dans le cas du financement en fonds propres elle dépend du développement de l’entreprise et des conditions de vente de parts.

2. L’ensemble des commissions perçues ; généralement, pour des petites transactions elles sont forfaitaires, pour les plus grandes elles dépendent du volume.

3. Les ressources internes affectées au traitement du dossier ; elles sont inversement proportionnelles à la taille du crédit.

4. Le coût de refinancement de la banque qui baisse avec le volume.

Comme il a été indiqué plus haut, le premier choix des banques est d’éviter les opérations pour leur compte, et de préférer les transactions de fort volume où elles agissent pour le compte de tiers en vrais intermédiaires ; dans ce cas, seul le coût interne de traitement et le niveau de la commission influencent leur marge.

Dans le cas du financement des petites entreprises, les banques doivent engager leurs ressources financières et donc leur marge nette dépend des quatre éléments mentionnées plus haut. Le coût interne de traitement d’un dossier n’étant pas directement proportionnel au volume de ce dernier, il n’est pas étonnant que les institutions financières préfèrent les dossiers dont le besoin de financement est de 10 millions à ceux de 200’000 francs. Leur préférence est d’autant plus forte que dans les opérations d’une certaine importance, les contreparties sont des entreprises déjà établies dont les performances passées servent utilement de gage - ne serait-ce que moral - aux réussites futures. Le fait que les possibilités de refinancement des banques sont fort importantes (pour ne pas dire illimitées), renforce encore leur préférence pour les grands projets avec les entreprises à forte notoriété.

Quand les institutions financières traitent avec les petites entreprises, elles se comportent en acteurs économiques rationnels conscients des coûts d’opportunité liés à une clientèle éparpillée et modeste. Comme cette clientèle n’est pas en mesure de payer des commissions suffisantes pour couvrir les frais internes des banques, ces dernières "compensent" en jouant sur le taux débiteur. Il s’ensuit que le coût de crédit pour les petites entreprises est habituellement nettement plus élevé que pour les grandes entreprises, voire celles qui sont cotées en bourse. Ces coûts s’ajoutent à ceux des garanties exigées par les banques et chargent lourdement les comptes d’exploitation des entreprises.

La juxtaposition qui précède des caractéristiques de l’offre et de la demande du financement suffit pour montrer qu’il n’y a aucune raison pour qu’elles se "croisent". En toute logique financière, les créations des micro-entreprises - surtout de celles qui n’ont pas un fort potentiel de croissance - ne sont pas de nature à intéresser les banques aussi longtemps qu’elles pourront utiliser la totalité de leurs ressources dans des opérations plus rentables.

Face au tarissement progressif de la finance familiale et à une offre de services financiers inadaptée à leurs besoins, de nombreux potentiels entrepreneurs, par dépit, sont exclus une fois de plus. A défaut d’offrant, le mécanisme de marché est grippé, il laisse de côté les petits entrepreneurs non sélectionnés et les refoule vers le marché de l’emploi où ils viennent rejoindre les demandeurs d’emplois, notamment ceux qu’ils auraient - peut-être - pu embaucher. Le refus d’accès à la finance peut ainsi devenir source et même multiplicateur d’exclusion.

Nombre d’initiatives locales, souvent issues de coopération entre les partenaires publics et privés, tentent dans divers pays à combler cette "lacune de marché" et proposent des prestations spécifiquement destinées aux démarrages et aux micro-entreprises. Des expériences analogues sont réalisées dans les pays du Tiers Monde par ces institutions comme la Grameen Bank ou les diverses variantes de la banque des pauvres.

Ces institutions agissent dans les espaces - géographiques et sociaux - totalement délaissés par la finance formelle. N’ayant pas d’autres moyens pour financer leur structure, ces institutions chargent des taux d’intérêt débiteurs qui peuvent paraître extravagants. Toutefois, compte tenu de la modestie des sommes en jeu, de la durée limitée des prêts (moins d’une année en règle générale) et du type d’activité qu’elles financent (généralement le commerce et le transport), et en dépit des taux pratiqués, ces initiatives trouvent des clients fiables. Aujourd’hui nombre d’institutions internationales - notamment la Banque Mondiale - sont prêtes à refinancer de telles institutions de crédit à des conditions qui ne leur seraient pas accessibles autrement pourvu qu’elles augmentent leur degré de pénétration dans les segments de population visés et participent ainsi à la lutte contre la pauvreté rampante.

L'impasse de la séduction financière

Les considérations qui précèdent aboutissent à six constats intermédiaires qui sont autant d’hypothèses qui devraient être confrontées à des éléments quantitatifs probants :

1. L’accès des petites et moyennes entreprises au financement informel devient de plus en plus problématique ce qui augmente potentiellement le nombre d’exclus ;

2. Une partie des ressources traditionnellement consacrées aux financements informels reflue vers les institutions financières, notamment les fonds de pension ;

3. Les institutions financières - fortes de leur rationalité propre - se détournent des partenaires trop petits et d’une solvabilité douteuse que sont les micro-entreprises pour préférer l’activité internationale à rentabilité directe plus élevée ;

4. La politique de crédit et de placement de la finance formelle montre clairement que ces institutions parient exclusivement sur les très grandes entreprises ;

5. La finance formelle vit de plus en plus des opérations d’intermédiation à forte composante de commission notamment celles conduites pour le compte des fonds de pension ;

6. A terme, la performance des grandes entreprises dépend de la vivacité du tissu économique environnant composée à environ 2/3 des PME ;

A partir de ces prémices, il est facile de démontrer que l’assèchement des canaux de financement des petites et moyennes entreprises risque de se répercuter de façon négative sur la performance macro-économique qui est tributaire de la stabilité sociale, laquelle dépend de la capacité de nos sociétés à remédier à la pauvreté, à l’exclusion et au renouvellement du tissu économique. La solidité de l’édifice de la finance formelle repose aussi sur ces deux piliers.

Par ailleurs, des éléments convergents indiquent que la finance formelle se détourne des petites et moyennes entreprises alors qu’elle capte par la contractualisation de l’épargne une partie des ressources qui traditionnellement relevaient de la finance familiale. En conclusion, il semblerait que la logique financière - techniquement irréprochable - laissée à elle-même pousse nos sociétés - et a fortiori les institutions financières elles-mêmes - vers une impasse tant économique que sociale. La course à la performance technique qui dicte le développement du secteur serait-elle en train de trahir l’intérêt bien compris de la communauté financière ? Les rayons de bibliothèques regorgent d’analyses ex post de krach financiers et de crises économiques. Toutefois, encore faut-il avoir le courage de discerner les signes des temps et éviter ainsi du travail aux historiens. Ce courage semble particulièrement rare parmi les grands de la finance mondiale qui se rassurent mutuellement en faisant du mimétisme la règle d’or de la profession.

Dès lors la question qui se pose est de savoir si les sociétés concernées plutôt que de continuer à succomber à la séduction financière, ne devrait pas - au nom du bien commun - mettre en place des mécanismes de financement complémentaires. Ces mécanismes auraient pour mission d’inciter les institutions financières à mieux tenir compte de leur propre intérêt bien compris à long terme. Il ne s’agit pas d’exiger de ces institutions une prise en compte de considérations éthiques à proprement parler, mais simplement chercher à dépasser la logique comptable qui risque de s’avérer suicidaire à moyen terme parce que socialement intenable. C’est avec exactement cette peur au ventre que Viviane Forrester pousse un cri de cœur :

" Plutôt qu’attendre dans des conditions désastreuses les résultats de promesses qui ne se concrétiseront pas, plutôt que guetter en vain, dans la détresse, le retour du travail, les galops de l’emploi, serait-il insensé de rendre décente, viable par d’autres voies, et aujourd’hui, la vie de ceux qui, en l’absence, bientôt radicale du travail ou plutôt de l’emploi, sont tenus pour déchus, pour exclus, pour superflus ? "

Aussi longtemps que la politique reste engoncée dans la pensée unique, seule les initiatives animées par des objectifs de type philanthropique sont en mesure de pallier l’assèchement des canaux de financement familial. Les données du problème ne pourront changer que si une volonté politique prend le relais de ces initiatives. Des mesures publiques deviendraient alors envisageables. Le spectre est large, il va de l’encouragement au financement familial, en passant par la prise en charge des frais de dossier de crédit pour les PME à des mesures plus sophistiquées visant à redorer le blason de l’activité traditionnelle du banquier de proximité - connaisseur et créditeur par excellence du tissu économique local.

Alors même que la planète entière se mobilise pour protéger la bio-diversité, la globalisation financière portée par la vague de la pensée unique est en train de ronger la "socio-diversité". Or c’est justement grâce à la "socio-diversité" que chaque personne a pu jusque-là trouver une place durable au sein de la société et des groupes qui la composent.

 

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