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Finance & Technologie

Les nouvelles technologies qui décoiffent la finance

Les Magazines de l'Agefi, Supplément au numéro 82, avril 1998

 

Paul H. Dembinski
Secrétaire général de l'Observatoire de la Finance
Professeur à l'Université de Fribourg (Suisse)


Depuis deux décennies au moins, les technologies de l’information taraudent en silence les assises du système financier tel que nous le connaissons aujourd’hui. Aujourd’hui les contours des mouvements tectoniques à venir deviennent de plus en plus visibles. Le monde de la finance commence à prendre la mesure des conséquences qu’aura pour lui le changement de paradigme qui s’annonce.

Les technologies de l’information ont bouleversé la face du monde : elles ont contribué à percer le mur de Berlin, elles ont servi de vecteur à l’internationalisation toujours plus poussée des entreprises, elles ont - last but not least - dopé la mobilité des capitaux et donc, indirectement contribué à mettre en pièces le système de Bretton Woods. L’empreinte de la révolution informatique sera au moins aussi profonde que celle laissée par la révolution industrielle. Si tel est le cas, il ne faut pas oublier que l’organisation économique, sociale et politique du monde a mis plus d’un siècle pour s’adapter et mettre les potentialités de l’industrialisation au service de l’homme. Au terme d’un siècle de guerres et de souffrances, le monde occidental - et seulement lui - a pu savourer les " trente glorieuses " comme s’il s’agissait d’un dessert.

Les technologies de l’information éveillent les espoirs les plus fous à tous les niveaux : certains y voient l’instrument de la démocratisation planétaire, d’autres espèrent constituer grâce à elles " une intelligence collective " qui établirait définitivement le règne de la raison. D’autres encore voient dans ces technologies le seul garant de la perfection des marchés : grâce à elles, plus pleinement encore que jusque-là, l’égoïsme des acteurs économiques serait mis au service du bien-être général.

Le système financier est en train de subir de plein fouet et dans tous ses recoins l’impact des technologies de l’information . Les ondes telluriques font trembler les mastodontes d’antan et les acculent à des restructurations et alliances impensables voici un quart de siècle. Les métiers de la finance se déforment eux aussi au fur et à mesure que s’effondrent les coûts de transaction dans le sillage de l’augmentation exponentielle des capacités de calcul. Peu nombreux sont les établissements financiers qui ont pris la pleine mesure du tremblement de terre qui les attend.

"L'empreinte de la révolution informatique sera au moins aussi profonde que celle laissée par la révolution industrielle."

Notamment grâce aux progrès des technologies de la télé-information, le système financier va être très profondément refondu autour de nouvelles lignes de force dont certaines se dessinent d’ores et déjà à l’horizon. Le trafic de paiements - jusque-là discrètement contrôlé par les postes et les grandes banques - va devenir le terrain d’un formidable enjeu où les fournisseurs de technologie sont bien décidés à jouer les trouble-fête. Le commerce de détail fait aussi son entrée dans la course pour s’attacher le petit client qui sera bientôt tiraillé entre la fidélité à son banquier - de plus en plus électronique - et le supermarché de la finance - physique ou par Internet interposé - que les grandes chaînes de distribution sont en train de mettre sur pied. Il y a une génération, le grand père de ce même client a été drainé de l’épicerie vers la grande surface. Dans la course à la performance, les opérations les moins rentables sont abandonnées par les établissements traditionnels alors que de nouveaux arrivants fourbissent des méthodes innovantes pour s’emparer de ces niches et faire ainsi leur entrée dans le monde de la finance, jusqu'alors protégé par la régulation.

Face à l’effritement des barrières à l’entrée dans le secteur financier - induit par les progrès de la technologie et la déréglementation - les professionnels se doivent de réagir. La baisse des coûts et donc des marges, l’extension du rayon d’action géographique à la recherche des économies d’échelle, l’innovation au niveau des produits et la recherche de synergies avec les concurrents d’antan sont autant de voie d’exploration.

La promesse technologique va jusqu’à obliger les banques centrales à repenser leur mission et leur arsenal d’intervention. En effet, la privatisation des monnaies à laquelle on assiste médusé posera - quand l'utilisation des moyens de paiements privés se sera généralisée - un véritable casse-tête au banquiers centraux qui détenaient jusque là le monopole d’émission. La longue litanie des questions que pose l’évolution actuelle de la finance doit recevoir des réponses, elles seront aussi technologiques. Mais il serait irresponsable de s’en remettre uniquement à technologie pour résoudre les problèmes de société.


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