J’ai suivi avec une attention particulière les derniers événements en Ukraine, probablement aussi à cause des liens ancestraux de ma famille avec ces régions. Majdan est impressionnant à plus d’un égard : la durée, la discipline, l’esprit de sacrifice et d’abnégation et aussi sa maîtrise de l’art militaire aussi bien que des technologies de la toile. Ceci étant, aujourd’hui, l’ampleur de la tâche et l’urgence de consolider la victoire d’étape à laquelle le monde vient d’assister en direct, risque de dépasser Majdan qui tire sa force aussi de l’unité de lieu. Le défi de la « nouvelle Ukrainie » est que l’esprit de Majdan infiltre la vie quotidienne et les mœurs politiques. Inscrire une telle rupture qualitative dans la continuité du quotidien est une gageure aussi bien économique que politique que la population exténuée ne pourra pas relever sans aide extérieure. Ukraine a donc besoin de soutien et d’assistance.

Le PIB de l’Ukraine est de l’ordre de 160 milliards de CHF pour 46 millions d’habitants soit en PIB par tête 4 fois moins que la Pologne, son voisin occidental, et 20 fois moins que la Suisse. Selon certains, le niveau de vie serait inférieur à la période soviétique qui a pris fin il y a plus de 20 ans. A cela s’ajoutent les inégalités criantes alimentées par une économie basée sur l’extraction des rentes, soit celles que confère, via la corruption, le pouvoir à tous les échelons de l’administration, soit celles découlant du contrôle des ressources naturelles acquises souvent par voie de pseudo privatisation. Oligarchie et ancienne nomenklatura ont ainsi formé une « alliance objective »  qui a pris en étau une population aujourd’hui désemparée et que l’instinct de survie a poussée largement vers l’émigration économique laissant derrière soi « femmes et enfants ».

La démocratie n’est pas un software social que l’on installe en un clin d’œil, elle est le résultat de la convergence entre l’esprit des institutions et l’éthique partagée des comportements. Les deux font aujourd’hui cruellement défaut en Ukraine. Sa situation est plus difficile que celle des anciens pays communistes au moment de la chute du mur de Berlin. En effet, depuis ce moment, les efforts d’une génération ont été gaspillés, pire ont été détournés au profit de quelque uns.  Le pays est donc à la fois désabusé et fatigué mais en même temps porté par un immense espoir dont Majdan a allumé la flamme.

Le moment est donc grave parce qu’il est unique. Si l’Europe et les Etats-Unis veulent aider ce peuple, ils doivent poser deux actes: l’un politique, l’autre économique. L’un tout aussi important que l’autre. L’Occident doit être conscient qu’il ne saurait s’agir de demi-mesures et que le risque d’une riposte – y compris sur le terrain – de la Russie de Putin est désormais considérable. L’acte politique passe par un arrimage institutionnel – un traité d’association qui baliserait le temps nécessaire à l’apprentissage démocratique  en Ukraine. Le second acte est économique : une assistance à la reconstruction d’une économie à genoux dont le potentiel est certes considérable (agriculture, houille et métallurgie) mais qui manque de débouchés naturels compte tenu de la surproduction globale.

Aujourd’hui, la victoire de Majdan prend l’Occident au dépourvu. Ce que l’UE ne voulait pas accorder en novembre, elle devrait le donner au découple aujourd’hui. L’Occident est-il prêt, sommes-nous prêts, à prendre des risques – des vrais – pour Kiev en se rangeant de manière non ambiguë derrière la démocratie naissante ?  Comme jadis à Munich, l’Occident lénifié par ses problèmes nombrilistes et affaibli par la crise économique, risque d’être pressé de tourner la page. Ce sera alors aux peuples de sortir sur les places – à l’image de Majdan. En serons-nous capables le moment venu ?
Paru dans LA LIBERTE – 25 février 2014