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La Suisse et le monde n’ont pas fini de digérer les conséquences de l’effondrement du cours-plancher. Cette décision devenait inéluctable au fur à mesure qu’augmentait la double disproportion : d’une part celle entre les bilans des banques centrales, d’autre part entre ces bilans et leurs économies respectives. En effet, au début janvier, gonflé par les interventions à répétition au nom de la défense du taux plancher, le bilan de la BNS correspondait à près de 25%  de celui de la BCE, alors que le PIB suisse se situait aux alentours des 5% de celui de la zone euro. Au fil du temps, la situation de la BNS – en tant que banque, plus qu’en tant que banque centrale – devenait de jour en jour plus fragile. Aujourd’hui ses pertes dues à la chute de l’euro frôlent très probablement les 100 milliards, soit environ un cinquième de son bilan. Pour mémoire, les comptes de la BNS pour 2014 bouclés deux semaines auparavant font état (illusion comptable oblige) d’un bénéfice comptable de 38 milliards qu’elle devra bel et bien verser aux actionnaires. Face à une telle saignée, la FINMA aurait, pour toute autre institution, déjà exigé une recapitalisation. Le BNS n’a pas – pour l’instant – ce problème-là. Elle en a d’autres. En effet, après un échec aussi cuisant de sa politique, la BNS doit être remise à sa place, celle de la banque centrale en charge de la politique monétaire – mais pas plus que la politique monétaire.

La décision d’abolir le cours-plancher, comme celle de l’introduire d’ailleurs, bien qu’officiellement prises par la BNS, dépassent le cadre de la politique monétaire au sens courant du terme. Dans les deux cas, il s’agit du changement du régime monétaire qui relève de l’ordre institutionnel du pays tout autant que de la politique monétaire. Il est par conséquent déplorable  que le Conseil fédéral ait laissé à la BNS l’entière responsabilité de ces deux décisions aux conséquences structurelles si importantes pour le pays.

Au nom de ses intérêts économiques – soit disant – bien compris, en 2011, la Suisse – le havre du libéralisme – a tourné casque en devenant protectionniste à l’extrême en protégeant non pas son marché intérieur par des droits de douane, mais la valeur de sa monnaie par un taux plancher.  Ce virage relève d’un changement de paradigme en matière de de politique économique, et dépasse largement le cadre de la seule politique monétaire.

Illustré sept2011

Quand un plancher s’effondre, il y a un risque que les murs de l’économie se fissurent. La Suisse feint aujourd’hui l’étonnement : elle s’étonne de découvrir à quel point elle dépend du franc suisse (alors qu’elle exporte près 40% de son PIB et en importe a peine moins) mais aussi de constater que son franc n’est suisse qu’en apparence. En effet, et on vient de d’en faire l’expérience, le taux de change est hors de portée des autorités suisses. Il fluctue sur les marchés – en tant que devise – au gré des turbulences de la tectonique de l’économie mondiale. Et l’économie par l’intermédiaire de la place financière a appris depuis des décennies à en tirer avantage. Mais en 2011, on savait déjà tout cela – rien de fondamental n’a changé depuis. Pour cette raison, l’erreur – politique – du cour plancher doit être clairement affirmée. De deux choses l’une : soit les deux décisions a été effectivement prises par la seule BNS, il s’ensuit alors que les compétences ce cette dernière devraient être resserrés en conséquence à l’avenir; soit ces décisions ont reçu l’aval du Conseil fédéral lequel devrait alors en endosser la responsabilité politique. Le silence de Bern est assourdissant.

Taux de change

L’histoire de la Suisse – aussi dans ses rapports avec l’Europe – et de l’euro, aurait peut-être été différente si en 2011, la Suisse avait décidé de mettre 100 milliards (qu’elle vient de perdre au casino monétaire aujourd’hui) pour racheter la quasi-totalité de la dette grecque.  Une telle décision – éminemment politique – aurait probablement calmé davantage la situation monétaire en Europe que les gesticulations de M. Hildebrand affirmant à qui voulait bien le croire que la Suisse allait intervenir de manière « illimitée » pour protéger son franc. Par souci de précision, rappelons que l’auteur de ces lignes tenait le même propos en 2011, au moment de l’introduction du cours plancher.

Il en va de même de tous les acteurs qui ont cru à la promesse de la BNS. Comme toujours en matière de finance, il y a ceux dont la profession consiste à prendre des risques calculés (les institutions financières et assimilés) et le public qui finit souvent par porter le chapeau mais qui devrait être au bénéfice du doute. Les opérateurs professionnels – à l’instar des caisses de pension, et des banques internationales – auraient du discerner les risques qu’ils prenaient. Il en va (un peu) autrement des ménages polonais ou roumains (en tout des centaines de milliers de crédits) qui ont eu l’imprudence de penser qu’ils pouvaient assumer le risque de change. Il semblerait, soit dit en passant, que les autorités polonaises envisagent de faire passer à la caisse les banques qui leur commercialisé de crédits – que les autorités trouvent aujourd’hui – trop risqués. Entre ces deux catégories, il y a les entreprises suisses, petites,  moyennes et globales. Leurs voix se lèvent aujourd’hui pour limiter, voire baisser les salaires. Certes la perspective de la déflation – avec un D majuscule – plane sue la Suisse, mais il dans la répartition de charges d’ajustement suite à un auto-goal économique, ne faut-il pas tenir compte du comportement de cigales de certaines entreprises qui n’ont rien fait pour se préparer à l’éventualité d’un retrait en catastrophe du taux plancher.

L’histoire récente de la e fait que cet événement était attendu mais qu’il a pris à peu près tout le monde par surprise en dit long sur la rationalité économique contemporaine.

 

Paru dans La Liberté (Fribourg, Suisse) le 28 janvier 2015 et dans l’Echo (Bruxelles) le 29 janvier 2015