La chasse à l’évasion,  l’optimisation et soustraction fiscale est nettement plus assidue depuis que le G20 ait renoncé à mettre de l’ordre dans la finance mondiale. Or, il fallait un bouc expiatoire. La Suisse en sait quelque chose, elle est une victime collatérale de cet engouement. Mais pas seulement elle. En effet, depuis quelques années la pression, relayée par le G20,  sur les multinationales, championnes de l’utilisation des prix de transfert et de l’optimisation fiscale au niveau global se renforce – aujourd’hui aussi sous l’égide de l’OCDE. Les dernières fuites en date, viennent du Luxembourg. A l’instar de l’Irlande, Grande Bretagne et d’autre encore – les pratiques qui apparaissent au grand jour sont légales mais illégitimes aux yeux incrédules des opinions publiques. Il s’agit de pratique à l’échelle quasiment industrielle, avec ses experts, ses cabinets de conseils, ses négociateurs professionnels. Le commun des mortels, sans marge de manœuvre face à son fisc, est scandalisé par l’iniquité de traitements aussi différentiés.

Mais, au-delà du scandale, ces révélations livrent des éléments qui permettent de formuler, avec toute la prudence voulue, une hypothèse un peu déconcertante. En effet, il se peut – au train où vont les choses – que les très grandes entreprises, celles dont les enfants connaissent les marques avant de savoir leur propre nom de famille, sont beaucoup moins performantes que ne le laissent voir les apparences.

Pour le savoir établit, la taille, l’envergure internationale sont porteuses d’un grand nombre d’avantages concurrentiels : la capacité de produire des grande séries à moindre coût unitaire, la puissance d’un marketing global permettant de vendre le même produit, ou presque, sous des conditionnements variés, la maîtrise de la technologie qui permet de doser savamment l’innovation – juste assez pour maximiser la rentabilité – etc. Mais, cette même taille et la complexité qui va avec ont aussi des désavantages : coûts de structure et de la bureaucratie, les salaires et bonus exorbitants du top management, les dépenses en sécurité informatique et juridique, les relations publiques et les dépenses de lobby. Selon l’opinion largement dominante, en dépit de leurs charges colossales, les très grandes entreprises sont du point de vue économique plus efficaces que les petites, notamment grâce à leur position de marché leur permettant de pratiquer des prix plus élevés. In n’en demeure pas moins, que certaines études, dont une menée récemment par l’auteur de ces lignes sur la Suisse, contredisent cette manière de voir.

Les révélations récentes laissent à penser que les très grandes entreprises sont moins solides qu’il n’en paraît. Tout laisse à penser que les prétentions des géants à l’excellence en matière d’efficacité reposent autant sur leur capacité à jouer sur les registres des diverses fiscalités sous l’œil complaisant de certaines administrations nationales que sur l’excellence de leur modèle d’affaires purement économique. Si cette hypothèse venait à être validée, cela signifierait que les justifications des performances boursières, des rémunérations pharaoniques, des flots de dividendes doivent plus aux fiscalistes qu’aux talents de « capitaines d’industries » ou aux percées technologiques. Pour le moment le mythe du « big is beautyful » tient bien et avec lui la prime que ces entreprises prélèvent sur le consommateur acquis à la marque. Le jour où il ce mythe sera terni, les rois, honteux de leur nudité, pourraient bien être rappelés aux vestiaires de l’histoire.

 

Paru le 14.11.2014 dans La Liberté