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Août / August 2004

 

Le thème du mois / Topic of the month

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Observatoire de la Finance

Le thème du mois / Topic of the month

Quand Aristote contemple Enron

Au moment où le flamboyant Kenneth Lay se trouve devant le tribunal avec, à la clé, un acte d’accusation « pesant » au total 175 ans de prison, il est permis de se demander que reste-t-il aujourd’hui, moins de trois ans après, du scandale « Enron ».
A n’en pas douter, le « cas Enron », comme on l’appelle pudiquement, n’a pas encore fini de graver son empreinte. Pourtant, il y a déjà un certain nombre de souvenirs : d’abord celui des 50 milliards de dollars de capitalisation boursière du géant américain envolés en fumée, le souvenir de « l’empire Andersen » - dégât collatéral - évanoui avant même que les faits qui lui sont reprochés ne soient avérés, la nostalgie de l’euphorie boursière qui, en quinze ans, s’était progressivement emparée de l’Amérique et, un peu plus tard, du monde entier pour s’essouffler à la fin 2001. En plus des souvenirs, il y a les retombées directes : d’abord la vigilance accrue des opérateurs échaudés par Enron, qui a contribué à alimenter la série des scandales qui s’allonge quotidiennement depuis, et les nouvelles régulations et lois dont le Sarbanes-Oxley Act est l’exemple le plus connu mais pas le seul.
Au cœur de cet inventaire d’héritage, caché parmi les autres éléments, est enfoui le véritable joyau de l’affaire, celui qui hantera les esprits très longtemps encore. Il s’agit, en dernière analyse, des questionnements sur le pourquoi, le comment et sur les responsabilités directes et indirectes de l’affaire Enron. Le problème du pourquoi ne s'épuise pas avec la causalité mécanique, technique pourrait-on dire, de l'effondrement; même si les tribunaux mettront des années, la vérité mécanique finira par être établie. La causalité technique, qui recouvre les mécanismes - technique, juridique, comptable, etc. - qui ont abouti au scandale est celle qui retient le plus l’attention des médias, mais aussi des tribunaux et des experts juridiques et comptables qu’ils ont mandatés. La lecture technique amalgame en fait les éléments appartenant à différents niveaux de la réalité. Par contraste, la grille de lecture multicausale d'Aristote, permet de distinguer quatre plans : la cause efficiente, matérielle, formelle et finale.
La causalité efficiente concerne les acteurs de ce drame : les dirigeants d’Enron, les actionnaires, les auditeurs d’Andersen, mais aussi toute la gamme des stakeholders. Aucun d’entre eux n’a une vision d’ensemble et chacun agit dans le cadre d’une rationalité limitée et partielle. C’est la raison pour laquelle cette causalité atteint un degré de complexité très élevé dans le cas d’Enron, tant il est difficile de désigner un coupable et de démêler l’écheveau des responsabilités.
La causalité matérielle, quant à elle, se réfère à la matière première pétrie et malaxée pour donner naissance au cas qui nous occupe. Il s’agit en clair de l'économie de marché moderne. Certains commentateurs des « affaires » se placent avec prédilection dans ce registre qui permet d’évacuer la question des responsabilités spécifiques (c’est-à-dire de la causalité efficiente) en soulignant l’impact du climat général des affaires. Selon cette argumentation le « cas Enron » n'est qu'un cas d'espèce qui n'a rien de particulier en soi mis à part son écho médiatique. Des situations fondamentalement analogues existeraient par milliers au sein de l'économie moderne et il est donc injuste de livrer les seuls responsables de l’affaire Enron à la vindicte publique tandis que le système dans son ensemble est corrodé.
La cause formelle s’inscrit dans un rapport plus direct avec la situation d’Enron puisqu’elle cherche à mettre en évidence la forme spécifique donnée à l’économie capitaliste dans le cas d’espèce. L’attention se porte alors sur l’entreprise en tant que forme d’organisation, sur sa logique et sa rationalité ainsi que sur les régulations qui s’imposent à elle. A force de creuser cette dimension du problème, on voit la cause de l'effondrement d’Enron dans son fonctionnement, dans ses procédures (ou leur absence), dans ses structures de gouvernance et ses rapports avec son environnement économique immédiat.
La recherche de la cause finale, pose la question du télos, c'est-à-dire de la finalité des principaux protagonistes, à savoir les dirigeants d'Enron et les auditeurs. La quête conduira alors à analyser les mobiles profonds, les systèmes et hiérarchies de valeurs des protagonistes, aujourd'hui en grande majorité devant les tribunaux. On cherchera alors à saisir le profil psychologique des personnages en place, leurs aspirations profondes.
La grille de lecture suggérée par Aristote permet de saisir la complexité d’une situation où agissent et se croisent des rationalités diverses et où les boucles de rétroaction remplacent les causalités linéaires et mécaniques. La revue « Finance & the Common Good / Bien Commun » (www.obsfin.ch) a consacré un double numéro (printemps-été 2004) à la lecture éthique du cas Enron. La vingtaine de contributions montre à loisir que le cas Enron est un extraordinaire écheveau où s'entrechoquent des niveaux de réalité très différents dont certains sont strictement contingents au « cas » alors que d'autres le dépassent très largement. Il n’est par conséquent pas étonnant que, selon l’angle, il y ait des divergences d’analyse - qui ne sont pas nécessairement des contradictions - quant à l’identification des causes et responsabilités et aux propositions de mesures correctives.
Le cas Enron est un contre-exemple à tous ceux qui, par simplisme ou faute d’une réflexion plus approfondie, alignent en matière d’éthique des recettes du type « il n’a qu’à » et « il faut que ». En effet, en matière d’éthique il n’y a jamais de solution simple, ni de solution unique, n’en déplaise à tous ceux qui voudraient instrumentaliser l’éthique au sein des entreprises en la mettant au service exclusif de ses objectifs stratégiques. Le cas Enron est à cet égard instructif et devrait faire l’objet de discussions au sein des entreprises de manière à les aider à faire émerger le champ de l’éthique, donc celui de la liberté des acteurs.
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Paul H. Dembinski, Directeur de l'Observatoire de la Finance

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Lectures recommandées / Suggested readings

Enron and the World of Finance: A Case Study in Ethics - Finance & the Common Good / Bien Commun, no18/19, Printemps-Eté / Spring-Summer 2004

En consacrant un numéro entier à Enron, la revue Finance & the Common Good / Bien Commun veut offrir au lecteur - qu’il soit observateur, régulateur, enseignant ou étudiant - une moisson d’analyses et de contributions qui conjugue des regards et des compétences variés sur une même réalité.

In dedicating this issue entirely to Enron, Finance & the Common Good/Bien Commun wishes to offer the readership - whether observers, regulators, teachers or students - a wealth of analyses and contributions which focus a wide variety of opinions and skills on one and the same reality.

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Evénments / Events

30.09-02.10 2004

Troisième Rencontre International
Ethique, Finance & Responsabilité

Third International Meeting
Ethics, Finance & Responsibility

Une rencontre pour discuter et analyser certains domaines et dimensions de l’activité financière où se pose - ou bien pourrait se poser - la question du rapport entre la finance et l’éthique.

A meeting to discuss and analyse different aspects of financial activity areas where the relationship between ethics and finance could be problematic.

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A venir / Forthcoming

Finance & the Common Good / Bien Commun, no20

Le prochain numéro de notre revue sera consacré à la problématique du Microcrédit.

The next issue of our review will deal with the topic of Microcredit.

 

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Observatoire de la Finance

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